C’est un véritable Clochemerle* à la juive qui se déroule dans la capitale culturelle de la Pologne : sur fond de pouvoir et d’argent, une lutte au couteau pour le contrôle la communauté locale forte de… 137 membres
Alors, c’est l’histoire d’un rabbin loubavitch qui succède à… Quoique, pour bien comprendre, il faudrait commencer par l’ancienne et puissante famille Jakubovicz qui… Non, Kazimierz, voilà ce par quoi il convient de débuter. Mais en bref parce que cela remonte à loin :
Car c’est en 1495 que le roi Jan Olbracht créa cette « ville juive » à côté de Cracovie, qui, devint vite un centre économique et culturel juif d’importance. Au point qu’en 1939, à la veille de l’invasion allemande, la ville comptait 65.000 Juifs sur 260.000 habitants.
Las, après les massacres nazis, 3000 à peine avaient survécu. Encore trop pour les habitants de la ville : de peur que les Juifs ne veuillent récupérer leurs biens, ils déclenchèrent le 11 août 1945 un véritable pogrome (un mort et cinq blessés graves)
Du coup, l’an passé, quand commence notre récit, la communauté juive de Cracovie ne compte officiellement que 137 membres. A qui il faut cependant ajouter un millier, au minimum de « Juifs cachés ».
C’est-à-dire des gens à qui leurs parents avaient dissimulé leurs origines durant la sombre époque communiste pour ne la leur révéler que durant les années 1990. Et ce sont eux qui auraient, officiellement, causé le départ plus ou moins forcé du Grand rabbin de Cracovie, Boaz Pash à la mi-2013.
Car, depuis son entrée en fonction en 2006, cet Israélien d’une quarantaine d’années, actif, moderne, ouvert aux Juifs non croyants comme aux non-Juifs**, s’était attaché à « sensibiliser » ces coreligionnaires potentiels afin de les ramener parmi les leurs.
Et c’est, paradoxalement, sa réussite en ce domaine qui aurait causé l’ire de ses employeurs, le Conseil de cinq membres de la petite communauté. En réalité, « Conseil » est ici synonyme de l’ancienne et puissante famille Jakubowicz.
Voici des siècles que celle-ci joue un rôle éminent dans la vie des Juifs de Cracovie. Exemple, la « synagogue Isaac », un des plus grand et ancien lieu de culte juif de Kazimierz. Jusqu’à la 2ème guerre mondiale, elle était considérée comme la plus magnifique synagogue de la ville
Elle portait le prénom de celui qui l’avait faite bâtir : Isaac Jakubovicz, dit «Isaac le Riche », qui fut au XVIIe siècle, le banquier du roi Ladislav IV… Et ils ont peu perdu de leur pouvoir : voilà des décennies qu’ils se succèdent depuis des à la présidence du Conseil.
Ainsi après Maciej Jakubowicz, avec qui le futur Jean-Paul II, alors archevêque de Cracovie, alla prier à la synagogue, il y eut Czeslaw Jakubowicz puis, depuis 1997, Tadeusz Jakubowicz.
Et la succession est prête avec sa fille Héléna, qui est en charge des finances communautaires et son compagnon, l’homme d’affaires, Kuba Linger. C’est donc à eux que la manière de « recruter » de Boaz Pash a déplu.
Une fortune gérée en toute opacité
« Il était davantage dans des bars qu’à la synagogue » s’est ainsi plaint K. Lewinger, estimant que Pash était davantage préoccupé par la « sensibilisation de non-Juifs » que par sa propre communauté.
Ce à quoi les partisans de Pash répondent qu’il allait chercher les Juifs là où ils étaient, dans les cafés de Kazimierz qui est devenu un quartier branché de la ville. Mais ils pensent surtout qu’il ne s’agit en réalité que d’un prétexte.
C’est ce que déclare Anna Kwapisiewicz, une ancienne assistante de B. Pash : « La vraie question, c’était le contrôle de la communauté ». Pour l’instant, celle-ci fonctionne en vase clos : ses quelques membres élisent et réélisent les Jakubowicz dont ils dépendent.
Le travail de Pash menaçait de rompre cet équilibre en y amenant de nouveaux éléments libres de toute allégeance qui auraient pu diminuer le pouvoir des dirigeants. Dans le même ordre d’idée, nombre de gens se plaignent des difficultés qu’ils rencontrent pour adhérer à la communauté
D’après eux, le Conseil rejeté des gens parce qu’à ses yeux, leurs documents ne prouvaient pas leur ascendance juive. Un rejet arbitraire, d’après une jeune femme, qui explique que ces mêmes documents avaient été suffisants pour qu’Israël lui reconnaisse le droit de faire son alyah…
Mieux, -ou pire- ces hautes exigences halachiques du Conseil dissimuleraient une raison beaucoup plus triviale : dans les années 1990, la Pologne a resitué à la communauté juive de Cracovie des propriétés confisquées par les nazis et que le régime communiste refusait de lui rendre.
Il y en aurait pour plus de dix millions de dollars. Une fortune que gèrent en toute opacité les Jakubowicz qui préféreraient ne pas en discuter avec de nouveaux membres un peu trop curieux… Telle serait la vraie raison du renvoi de Boaz Pash
Le Conseil lui a donné un successeur en la personne d’Eliezer Gurari, un Loubavitch de stricte obédience, pas du tout le genre à accueillir le premier venu qui se prétendrait juif. Et moins encore à fréquenter les non-Juifs s’il peut l’éviter.
A preuve, juste avant son entrée en fonction, il a expliqué sa vision du monde à une radio israélienne : « Il faut le dire clairement : les non-Juifs n’aiment pas les Juifs ». Tollé chez nombre de Juifs qui ne se reconnaissent dans la communauté officielle.
Tout comme chez une douzaine de personnalités locales, dont six rabbins, qui ont signé un communiqué déclarant que « cette généralisation de Gurari est tout simplement fausse ». Du coup, le nouveau Grand Rabbin a démenti avoir prononcé ces phrases.
Hélas pour lui, le site de la Jewish Télégraphic Agency *** qui s’est procuré l’enregistrement, confirme qu’il a bien tenu les propos incriminés… Désagréable mais secondaire. L’essentiel n’est-il pas que l’ordre règne dans la très pieuse communauté juive de Cracovie ?
*Clochemerle: roman de l’écrivain français Gabriel Chevalier, devenu synonyme d’un village déchiré par des querelles ridicules.
**Le Conseil polonais des relations judéo-chrétiennes a décerné en mars de cette année à Boaz Pash, le titre d’ « Homme de la réconciliation »
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