Qui a ‘suicidé’ le procureur Nisman ?

A Buenos Aires, l’étrange mort d’Alberto Nisman tourne au scandale d’État : ses accusations menaçaient la réélection de la Présidente actuelle, Christina Kirchner.  Une partie croissante de la population croit que c’est elle qui l’a fait assassiner

Ce 18 janvier, le procureur Alberto Nisman, 51 ans (et qui se trouve être juif) est trouvé dans son appartement, les deux portes d’entrée fermées de l’intérieur. Il git dans sa salle de bain, une balle dans la tempe. A ses côtés, un pistolet calibre 22 mm.

Dès le lendemain soir, l’autopsie est faite et l’enquête bouclée. Conclusion du ministre de l’Intérieur, Sergio Berni : « Tout indique qu’il s’est suicidé ». Fin de l’affaire ? Que du contraire. Le procureur n’a pas laissé de lettre d’explication. L’arme ne lui appartenait pas.

Pas de traces non plus de résidus de poudre sur sa main. Qui plus est, son ex-épouse affirme : «Il n’avait aucune raison objective de rechercher la mort ». Une litote, en fait : le lendemain, A. Nisman devait se présenter devant une Commission du Congrès (Parlement) argentin

Il devait y apporter les preuves des terribles accusations qu’il avait lancées contre la présidente Kirchner. Et personne ne prenait ses dires à la légère. L’homme avait déjà fait condamner l’ancien président argentin Carlos Menem (1989-1999).

En fait, tous ces événements (et les rebondissements qui vont suivre) remontent à une seule et même affaire qui empoisonne depuis plus de 20 ans la classe politique argentine : l’attentat commis le 18 juillet 1994 contre l’immeuble de l’AMIA*.

Bilan : 85 morts et 300 blessés.  Le plus terrible attentat antisémite dans le monde depuis 1945. Le président de l’époque, Carlos Menem, lance une enquête qu’un de ses successeurs, Nestor Kirchner, qualifiera de « honte nationale ».

La police commence ses recherches avec une prudente lenteur. S’égare durant des mois sur la piste de l’extrême-droite. Quand elle se décide à chercher ailleurs, le juge fédéral chargé de l’affaire est mis en cause dans une affaire de pots de vin, il démissionne. Tout est à recommencer. 

Il faudra attendre 2004, 10 ans plus tard, pour que les recherches progressent vraiment. Cette année là, le président Kirchner confie l’affaire au procureur Alberto Nisman. En quelques mois, ses investigations démontrent, preuves à l’appui, l’implication au plus haut niveau de l’Iran

L’attentat a été commandité par le « Guide » Ali Khamenei et le Président de l’époque, Hashemi Rafsandjani. Sa préparation a été confiée à Imad Mughniyeh, le chef de la sécurité du Hezbollah.

En 2006, la justice argentine lance un mandat d’arrêt international à l’encontre de huit dignitaires iraniens et Interpol les place sur sa « liste rouge ».  A. Nisman n’en reste pas là.  Il poursuit aussi Carlo Menem pour « entrave à la justice ».

Victime d’un « suicide induit » ?

Téhéran lui aurait versé dix millions de dollars pour ralentir les recherches sur l’AMIA.   Entretemps, C. Menem a été condamné pour corruption ou trafic d’armes. Mais à ce jour, aucune date n’a encore été fixée pour ce procès là

Car si Nestor Kirchner semblait vouloir la vérité, cela semble moins être le cas de sa veuve, Cristina Kirchner qui lui a succédé en  2007.  En janvier 2013, elle signe même un « Mémorandum » avec l’Iran : la justice argentine pourra interroger les inculpés à Téhéran. Jamais suivi d’effets.

Rebondissement voici quelques jours : le procureur Nisman déclare que le « Mémorandum » a servi de couverture pour de juteux contrats commerciaux : du pétrole iranien à bas prix contre du blé argentin. A une condition : que les poursuites judiciaires soient abandonnées.

Plus grave encore, il accuse la Présidente et le Ministre des Affaires Étrangères d’avoir « décidé, négocié et organisé l’immunité des terroristes iraniens » afin de « fabriquer leur innocence »   

C’était avec « des preuves accablantes » de ces accusations qu’A. Nisman devait se présenter le 19 janvier devant le Congrès argentin. De quoi susciter un scandale d’État susceptible de compromettre la réélection de C. Kirchner à neuf mois du premier tour de la présidentielle.

De là à accuser celle-ci d’avoir fait tuer Nisman, il n’y a qu’un pas que nombre d’Argentins ont franchi. Lors des manifestations d’hommage au procureur, à côté de pancartes « Je suis Nisman » ou «Vérité ! Justice », beaucoup portaient le simple mot « Assassin(e) ».

Entretemps, la théorie du suicide semble s’être effondrée : en fait, une des deux portes n’était pas verrouillée. Puis, la police a découvert une troisième entrée menant à l’appartement voisin, non occupé.

La thèse a été achevée par la présidente Kirchner elle-même sur son compte Facebook : « Le suicide (j’en suis convaincue) n’a pas été un suicide ». Et de crier au complot… contre elle-même ! Démonstration :

Fin 2014, elle a limogé le chef des Renseignements et plusieurs autres agents. L’un d’eux, Antonio Stiusso, travaillait avec le procureur. Pour se venger, il aurait mis Nisman en contact avec deux hommes qui lui auraient fourni de fausses preuves de la culpabilité de la présidente.

Celles-là même que le procureur devait montrer au Parlement.  Puis, ils se seraient débarrassé d’un homme devenu inutile, voire dangereux. « Ils l’ont utilisé vivant et ensuite, ils avaient besoin de lui, mort. C’est triste et terrible » concluait la Présidente.

Variante évoquée à la « Maison rose » : Alberto Nisman aurait été victime d’un « suicide induit » : ayant découvert que ses preuves étaient falsifiées, il se serait donné la mort… En tous cas, Cristina Kirchner est comme lui, une innocente victime du complot….

En réalité, il y a une autre victime de cet embrouillamini : la justice. Comme l’écrit le journaliste argentin Carlos Gurovitch*** : « 20 ans ont passé depuis l’attentat contre l’AMIA. Justice n’a pas été rendue et, avec la mort de Nisman, elle ne le sera probablement jamais »

*AMIA (Association mutuelle israélite argentine) : centre culturel de la communauté juive de Buenos Aires.

« « Casa Rosada » : « Maison rose », le siège de la Présidence argentine

*** http://www.i24news.tv/fr/opinions/58329-150120-la-mort-de-nisman-est-la-mort-de-la-justice-en-argentine

 

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