Il reprend le flambeau de son père… Après le remarqué Génération gueule de bois, l’intellectuel générationnel Raphael Glucksmann revient avec Notre France, Dire et aimer ce que nous sommes, un essai célébrant la France cosmopolite et multiculturelle. L’auteur présentera son livre au CCLJ le 17 novembre 2016 à 20h30.
Quelle est l’origine de cet essai ?
Raphaël Glucksmann Il s’agit d’une suite du premier livre (Génération gueule de bois, 2015), dans lequel j’analyse le triomphe des grilles de lectures réactionnaires, je décortique le discours de Zemmour et appelle à un sursaut. Or, il ne faut pas seulement se contenter de fact-checker ou simplement de dénoncer le discours réactionnaire, il faut également proposer un autre récit. L’enjeu de ce nouveau livre est ainsi d’explorer cet autre récit. Un événement en particulier m’a fait plonger dans l’écriture : la fin de l’été 2015 avec la crise des réfugiés. On était alors face à un paradoxe historique impressionnant : une chancelière allemande, de droite, prononçait un discours dans la continuité des valeurs républicaines et cosmopolites françaises. Face à cette volonté d’accueil des réfugiés, la gêne absolue de la gauche française… Nous étions alors incapables de dire le dixième de ce que disait Angela Merkel. Notre scène politique ressortait tout le temps le même discours : si on applique la méthode allemande, le FN grimpe à 40%. J’ai alors compris qu’on avait tellement oublié notre Histoire et nos principes qu’ils étaient devenus indéfendables…
N’avez-vous pas le sentiment d’être terriblement seul à défendre ces positions ?
R.N. C’est évident : ce discours est peu entendu ! S’il n’y avait pas de problème, alors le FN ne serait pas à ce niveau lors des élections, alors ses idées n’auraient pas déteint sur une partie de la droite, voire de la gauche. Oui, il y a un problème : les voix universalistes favorables à l’Europe, ouvertes et progressistes, demeurent inaudibles. Dans le même temps, il n’y a jamais eu autant d’initiatives en faveur des réfugiés, jamais autant de circuits économiques solidaires et d’initiatives civiles et citoyennes. On est dans ce moment paradoxal où ça fourmille de projets qui ne débouchent sur aucun récit commun… Pourquoi la gauche et les progressistes au sens large n’arrivent plus à tenir ce discours global, alors même que ce dernier fait la force des Zemmour, Buisson, Le Pen et de Villiers ?
Le personnage du Goupil, tiré du Roman de Renart, constitue le fil rouge de votre essai. Protagoniste à l’identité mouvante, rejeté par les autres animaux et sans cesse en déplacement, il regroupe toutes les caractéristiques correspondant habituellement au Juif mythique…
R.N. En effet, Renart ressemble beaucoup à la figure du Juif ! Quand on replonge dans le Moyen-Age, moment où se constitue l’identité française, il incarne le marginal. Autrement dit, celui qui ne s’intègre ni à la nature, ni à la culture, ni à la forêt, ni à la ferme, ni à la cour d’ailleurs. Renart est de partout et de nulle part. Il figure le vagabond. Pendant très longtemps, l’imaginaire européen accolait cette image au Juif ou bien au romanichel, migrant par essence. Cette figure qui semble à l’origine marginale, eh bien, la France en a fait une figure centrale ! Pendant deux siècles, les jongleurs qui voyageaient de ville en ville interprétaient ce texte. L’ensemble de la population française se rassemblait alors dans une écoute et un éclat de rire généralisés. Comprenez : le plus grand blockbuster hollywoodien actuel n’a pas eu le retentissement du Roman de Renart, l’Eglise a dû faire passer des consignes pour que l’on ne voue pas un culte au personnage ! N’en déplaise à nos réacs’, cela prouve une chose : depuis le début, nous, Français, sommes noyés dans cette incertitude identitaire. Elle est le symbole même de notre culture !
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