Récit d’une journée dans Paris attaquée

Vendredi 13, la France cartésienne se réveillait sans panique, dépourvue du frisson de la superstition. C’était la journée de la gentillesse, mais, dans la capitale, rien pour enlever la grisaille sur le visage des usagers des transports en commun. La journée passe, sans histoire. Le soir venu, pour fêter le week-end, les Parisiens sont de sortie.

Certains sont au Stade de France pour supporter l’équipe de France de football opposée à la sélection allemande. Un match de gala, comme on dit dans le jargon. Pourtant, le score n’a pas compté… Aux abords du stade, plusieurs bombes ont explosé (trois au total). Durant le match (diffusé en direct sur TF1, première chaîne européenne), on entend par deux fois les détonations. Sur le terrain, on voit clairement certains joueurs incrédules se tourner vers leurs bancs de touche en quête d’explications. En guise de réponse : silence radio. Pour ne pas créer un vent de panique qui aurait pu être terrible dans un stade de 80.000 places à l’évacuation souvent difficile, les autorités restèrent muettes durant toute la durée du match. La bande à Pogba a ainsi continué à divertir. Pendant ce  temps, sur Twitter, inquiétude et emballement. En plein cœur de la capitale, plusieurs attaques simultanées sont annoncées. Le Trocadéro, Les Halles, Beaubourg, le boulevard Voltaire seraient pris pour cibles. Beaucoup de fausses informations circulent et ajoutent à la panique. Les forces de police se déploient, bientôt, on voit l’armée dans les faubourgs.

Au Bataclan, l’attaque est réelle, terrible. Alors que se produisent sur scène les Eagles of Death Metal, un groupe de rock californien, des terroristes lourdement armés font irruption et vident leurs chargeurs sur le public. Ils « arrosent » selon l’expression répétée en boucle par les témoins de l’attaque. Un carnage. Plus d’une centaine de morts (le bilan n’est toujours pas définitif). Au balcon, les spectateurs tentent de fuir par des issues de secours, des fenêtres. Ils racontent avoir dû enjamber des corps. C’est une scène de guerre. Au lendemain des attaques, un article mis en ligne sur le site de l’hebdomadaire Le Point raconte que Josh Homme et ses compères des Eagles of Death Metal jouaient cet été en Israël, en dépit d’une campagne d’intimidation menée par BDS. Il rappelle également que depuis plusieurs années, la salle de concert était devenue une cible récurrente puisqu’elle abrite les galas du « Magav », les gardes-frontières israéliens. Un hasard ? L’enquête se chargera de nous l’apprendre. Reste qu’au Bataclan, ce vendredi soir, c’est bien la France jeune, urbaine, active qui fut attaquée. La France ouverte, pas morose. La France du progrès, qui profite de l’Europe, qui a étudié à l’étranger grâce au programme Erasmus. La jeunesse métissée, celle qui n’envisage ni bornes, ni frontières. Elle est catholique, musulmane et juive, et elle n’en fait pas toute une histoire… Cette jeunesse-là, appelée par Libération « La Génération Bataclan », j’y appartiens. Elle a été décimée, 129 morts et 352 blessés. Autant de personnes prises au piège des grenades et des kalachnikovs, abattues froidement dans les rues de Paris au son d’Allah Akhbar, « pour la Syrie », car leur mode de vie exaspère les fous de Dieu.

Pour la première fois, sur le sol français, des terroristes se sont fait sauter avec leurs charges explosives. C’est un tournant. A l’heure où s’écrivent ces lignes, nous en savons un peu plus sur l’identité des auteurs des attaques. Ils sont belges et français, font souvent l’objet d’une « fiche S », c’est-à-dire d’un signalement et d’une surveillance de la part des services de police. Ils transitaient par les banlieues de nos capitales (Molenbeek et St-Denis). En dépit de leur surveillance, ils ont pu se procurer des armes lourdes, aller et venir au sein de l’espace Schengen, faire plusieurs séjours en Syrie et en revenir, sans jamais se faire inquiéter. Certains présentent des profils de convertis, tous sont des monstres engendrés par notre société. Autrement dit, des enfants de la République et du Royaume… Désormais, la France vit sous l’état d’urgence. Elle reste unie, mais elle frémit.  

]]>