Réflexions douces-amères sur Yom Haatzmaout

La montée apparemment irrésistible d’un post-sionisme national-religieux fanatique menace l’existence d’Israël dont on célèbre le 64e anniversaire. Déterminé à réinventer le ghetto, ce courant extrémiste nous condamne à l’Etat binational.

Le 4 Yiar 5772, soit le 26 avril 2012 selon le calendrier grégorien, Israël a fêté son 64e anniversaire. Le 19 avril, il commémorerait le Jour de la Shoah, puis, la veille du Yom Haatzmaout, le Yom Hazikaron, le Jour du Souvenir des soldats tombés au champ d’honneur. Troublante et éclairante proximité des trois dates, celle qui symbolise la raison d’être de l’Etat des Juifs, celle qui en rappelle le prix et celle célébrant l’indépendance qui rend compte des deux autres. Les trois se tiennent, répondent l’une à l’autre et l’une de l’autre. Elles font bloc.

Comme chaque fois qu’on me demande de dresser le bilan des décennies écoulées depuis le jour où David Ben Gourion a proclamé l’Etat d’Israël au Musée de Tel-Aviv, et c’est devenu pour moi une sorte de figure imposée, je m’applique à la tâche avec toute l’objectivité dont je suis capable. Contemporain de l’Etat, ayant grandi avec lui, épousé ses combats, tenté, sans grand succès, d’infléchir son devenir, je l’ai aussi observé sans relâche, avec, dans un grand écart inconfortable, l’impatience du citoyen et la longanimité de l’historien. Aux esprits simples, les opinions tranchées; ce n’est pas mon affaire.

Naguère encore, je pensais qu’Israël était une formidable réussite historique, une success-story presque sans exemple dans les annales des nations, et que rien ni personne au monde ne saurait menacer dans son existence. Je pense toujours que la première partie de cette assertion reste vraie; je suis, hélas, moins certain de la seconde.

Sans exemple, en effet, est l’invention d’une nation nouvelle surgie des cendres d’une vieille communauté de croyance martyrisée. Les retrouvailles improbables d’un peuple antique avec sa patrie ancestrale, la proximité inouïe de la chute et de la renaissance, le passage quasi instantané du statut de victime impuissante à celui de sujet armé de l’Histoire, la résurrection d’une langue et d’une culture nationales, l’entreprise herculéenne du « rassemblement des exilés » dans une séquence historique dont la brièveté et la puissance défient la raison, l’invention de formes inédites de vie communautaire – autant de chapitres d’une saga héroïque qui a frappé de stupeur les nations du monde. Que cette phase révolutionnaire soit derrière nous -et l’on débattra pour savoir à quel moment et par quel événement elle a pris fin- est sans importance. Il faut bien qu’une révolution se termine un jour, et son bilan est toujours ambigu.

Une question de survie

Que la réalité ne ressemble que très imparfaitement au rêve n’est pas pour surprendre non plus; comme on sait, la République est toujours plus belle sous l’Empire. L’essentiel est que cette phase, en refluant, a laissé derrière elle une entité étatique militairement puissante et économiquement prospère, dotée d’une vie culturelle riche et, malgré tout, raisonnablement démocratique. L’essentiel et aussi que cet Etat ait, quoi qu’on en pense, révolutionné les relations entre les Juifs et les Gentils, comme, au sein du peuple juif, entre centre et périphérie. Qu’on l’admette ou non, qu’on s’en félicite ou qu’on le déplore, Israël est bien, comme l’affirmait Ben Gourion, « la nouvelle interprétation du peuple juif ».

Cependant, que cette entité soit désormais menacée dans son existence, voilà ce que nous avons tous, Israéliens et Juifs de la Diaspora amis d’Israël, du mal à admettre. Pis, lorsque nous l’admettons, nous attribuons la menace à de fausses raisons. Non que le nucléaire iranien, ou le terrorisme islamiste qui risque de prendre Israël en tenaille, le Hezbollah dans le nord et le Hamas dans le sud, ou encore les incertitudes qui pèsent sur la paix avec l’Egypte et la Jordanie doivent être pris à la légère. Mais rien de tout cela ne saurait remettre en cause l’existence même de l’Etat juif. Non, ce qui le menace véritablement est de sa propre facture : c’est la montée apparemment irrésistible d’un post-sionisme national-religieux fanatique déterminé à réinventer le ghetto. Un ghetto armé, mais un ghetto tout de même.

Il ne s’agit pas uniquement d’un choix de société, et c’est à dessein que je laisse de côté la question, cruciale pourtant, de la démocratie et des droits de l’homme. Il ne s’agit même pas de la question, cruciale elle aussi, de la paix avec nos voisins. Il s’agit tout bonnement de la survie de l’Etat d’Israël. Car la signification de ce post-sionisme est claire : à défaut de frontières qui assurent la majorité juive de l’Etat, la victoire ultime de la vision du monde national-religieuse nous condamne à l’Etat binational, autrement dit à la mort programmée de l’Etat juif.

Amis juifs de la Diaspora, je vous invite à méditer cela en cette veille de ce 64e Yom Haatzmaout. Afin que ce ne soit pas l’un des derniers.

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