Que répondre à mon fils, âgé de 7 ans, qui me demande ce matin : Dis-moi, papa, pourquoi est-ce que tout le monde dit que tout va mal, et tout le monde pourtant a voté Sharon? Voici une question qui n’est pas facile, même pour un professeur de science politique! En effet, tout va mal, très mal : il y a plus de terrorisme que jamais, nous sommes dans un état d’insécurité totale, l’économie est, comme on dit ici «al ha-panim» (littéralement : sur la figure…) et la pauvreté ne cesse d’augmenter… Et pourtant, le public a dit un «oui» franc et massif à celui par qui tout va mal… Quelques observations sur ces élections. Tout d’abord, cherchons toujours le rayon de lumière, oui c’est difficile, mais cherchons quand même. Je vois au moins trois résultats positifs. Tout d’abord, on peut se féliciter du fait que les immigrants de l’ex-Union soviétique commencent à sortir de leur ghetto politique et se mettent à voter comme tous les autres Israéliens, pour des partis qui ne sont pas «sectoriels». J’ai beaucoup d’estime pour le refuznik Nathan Chtchransky, qui nous a emballés lorsqu’il a osé braver le totalitarisme en Russie, mais je suis ravi du fait que son parti «Israël be’Aliyah» se soit effondré à deux misérables sièges. Cela signifie que ses électeurs ont choisi de voter pour des partis israéliens, et qu’ils sentent à présent qu’ils peuvent se conduire «comme tout le monde». De fait, les «Russes» ont voté en masse pour le parti Shinouï. Autre point positif à noter : malgré les craintes d’un large boycott des élections par les Arabes israéliens, un boycott qui aurait manifesté leur éloignement d’Israël et de son système démocratique, et leur coupure d’avec les Juifs, ces «Palestiniens de l’intérieur» sont venus voter en masse. Je pense que c’est extrêmement important, et il est certain que la décision de la Cour suprême de laisser Ahmed Tibi et Azmi Bichara se présenter a joué un rôle extrêmement positif dans cette forte participation : rappelons qu’il est toujours préférable d’avoir les opposants au régime à l’intérieur du Parlement plutôt qu’en dehors. Parmi les motifs de satisfaction, on peut aussi noter le très faible score réalisé par le mouvement islamique, qui ne revient qu’avec deux sièges : les Arabes israéliens ont préféré les partis laïques : Bal’ad d’Azmi Bishara, et Hadash de Mohammad Baraké, et ont clairement dit non au fanatisme religieux de type Hamas. Et puis, on ne peut bouder son contentement en constatant que le raciste fasciste Baruch Marzel, chef officieux du Kach, un ignoble bonhomme, n’a pu atteindre le seuil de représentation de 1,5 % et n’a ainsi pu empoisonner l’atmosphère de la Knesset…
Bien sûr, ces motifs de satisfaction n’atténuent pas notre profonde tristesse et notre désarroi face aux deux faits marquants de cette élection : d’une part, la victoire écrasante du Likoud et de la droite israélienne en général et, d’autre part, ce qu’il faut bien qualifier d’effondrement de notre camp, le camp de la gauche israélienne, le camp de la paix. Quelqu’un a très bien dit que ce n’était pas la victoire de Sharon, mais la victoire de l’intifada d’el-Aksa… C’est très vrai : les gens ont voté Sharon parce qu’ils ont peur, parce qu’ils sont dans un état d’insécurité totale : insécurité physique face aux attentats, insécurité professionnelle face à la crise économique et au chômage, insécurité sociale face à la progression de la pauvreté et à la prolétarisation des classes moyennes.
Le mirage paternel
Il est passionnant de constater que les mêmes gens qui répondent aux enquêtes qu’ils en ont assez d’occuper les Territoires et de régner sur les Palestiniens, qu’ils sont prêts à évacuer les colonies juives de peuplement, qu’ils sont prêts à un Etat palestinien aux côtés d’Israël ont… voté Sharon! Oui, dans ces temps incertains où l’on a peur en montant dans un autobus, où l’on dévisage les clients en entrant dans un restaurant et où le travailleur du supermarché a l’air suspect, où l’on ne sait pas de quoi demain sera fait et à qui sera le tour, Sharon est apparu comme un homme fort, un rempart, une sorte d’image paternelle… Et cette image-là, celle du bon père de famille bien rassurant, la masse des Israéliens n’était pas prête à y renoncer, même s’il fallait fermer les yeux sur l’absence d’idées et de programme, la corruption et la malhonnêteté. Certes, reconnaissons-le, nous qui avons applaudi à l’élection d’Amram Mitzna à la tête du Parti travailliste, parce que nous ne voulions plus d’un Ben-Eliezer impliqué jusqu’au cou dans la politique de force du gouvernement «d’union nationale» où il avait joué le rôle de feuille de vigne de la droite. Mitzna est sympathique, droit, honnête, c’est réellement un homme de gauche, un homme de paix avec qui on aimerait partir en vacances, mais il n’a pas fait le poids face à Sharon : sa campagne a été nulle, inexistante. Il n’a pas convaincu, il a paru timide, emprunté, empêtré. Sur le plan de l’habileté politique, le Premier ministre l’a battu par knock-out.
Mais l’effondrement du camp de la gauche israélienne, qui se retrouve avec un lot de 25 malheureux sièges, est intimement lié à ce que l’on peut appeler «l’effet Camp David ». Les Israéliens ne sont pas tout à fait idiots. Ils ont bien vu qu’à Camp David, en juillet 2000, Ehoud Barak, à la tête d’un gouvernement de gauche comprenant les meilleures colombes, a proposé à Arafat 95 % des Territoires occupés et a parlé de partage de souveraineté à Jérusalem. Or la réponse des Palestiniens a été l’intifada, la violence, le terrorisme. Bien sûr, tout n’était pas parfait dans les propositions Barak. Bien sûr, celles-ci auraient été plus crédibles si le processus de colonisation s’était vraiment arrêté à cette époque. Mais malgré tout, ce refus d’Arafat, le déclenchement de l’intifada et la violence du terrorisme ont très durement frappé la gauche israélienne et ont détruit sa capacité à convaincre.
A présent, le premier impératif de la gauche, qu’il s’agisse des Travaillistes ou du Meretz, est de «se refaire». Ces deux partis doivent à tout prix rester dans l’opposition. C’est la condition sine qua non de leur redressement. Le Parti travailliste doit dire non, et encore non, aux sirènes sharoniennes, et lentement, patiemment, reconstruire sur les ruines. Cela prendra du temps, ce ne sera pas facile, la politique de la droite n’apportera que des déboires car elle n’a aucune solution à proposer, mais au bout de la route, le camp de la paix peut retrouver toutes ses chances et faire prévaloir son programme, le seul vraiment réaliste, le seul qui puisse réussir.