Refuser de saluer une femme doit-il être sanctionné ?

Les faits. La sanction concernant l’ouvrier communal qui avait refusé en février dernier de saluer l’échevine ixelloise de la Propreté publique et des Finances, Viviane Teitelbaum, est tombée ce mois d’août : le collège des bourgmestre et échevins a ainsi décidé une suspension de salaire de cinq jours pour cet agent de confession musulmane.

En mai, c’est à Bruxelles qu’un fait similaire s’était produit : un Belge converti à l’islam avait été licencié pour avoir refusé de serrer la main de son échevine, Karine Lalieux. Comment réagir à ce type d’incidents ? Faut-il accepter, au nom de la liberté de conviction, ou sanctionner au nom du droit à l’égalité hommes-femmes ? La sanction prise dans ce cas est-elle appropriée ? Nous avons posé la question aux intéressés, politiques, mais aussi aux religieux juif, musulman et acteurs de terrain.

L’échevine ixelloise Viviane Teitelbaum revient sur les faits : « Le 19 février 2013, dans le cadre de mes visites de dépôts de début de mandat pour saluer les équipes, un agent balayeur a refusé de me serrer la main que je lui ai tendue. Il m’a dit : “Je ne peux pas vous serrer la main parce que vous êtes une femme”. Cela m’a évidemment choquée, car l’égalité hommes-femmes est à respecter -et très certainement dans la fonction publique-, quelles que soient les origines, les traditions ou la religion. Ce n’est pas à géométrie variable ». La sanction prise est-elle apparue comme une évidence et a-t-elle fait l’unanimité au sein du collège ? « Le collège a jugé ces faits inacceptables et a estimé nécessaire de sanctionner l’agent, avec une sanction “proportionnelle” », souligne Viviane Teitelbaum. « Lors de différents entretiens avec l’agent, sa hiérarchie et le collège lui ont rappelé les origines du geste de serrer la main et sa symbolique ainsi que les éléments de non-discrimination par rapport au genre (qui en Belgique sont partie intégrante de la Constitution) et le principe de neutralité. Compte tenu de l’ensemble de ces éléments, et du fait que ce geste constitue une infraction à divers articles du règlement de travail, après l’échange entre le balayeur (accompagné de son avocat) et le collège, ce dernier a donné une sanction de cinq jours de retenue sur salaire et lui a proposé une réflexion sur son attitude. Malheureusement le balayeur a répété qu’il ne changerait rien ». L’échevine, également présidente du Conseil des femmes francophones de Belgique, insiste : « L’égalité hommes-femmes et la mixité qu’elle contient doivent rester des fondements non négociables de notre démocratie. La majorité ixelloise, comme celle de la Ville de Bruxelles par exemple, estime que les valeurs démocratiques dont l’égalité hommes-femmes doivent être respectées par toutes et tous  au sein de la fonction publique ».

Pour le président de la communauté orthodoxe d’Anvers, Pinhas Kornfeld, les règles en vigueur dans l’administration communale doivent être respectées par chacun, tout en soulignant que les salutations peuvent différer d’un endroit à l’autre. « Il y a bien sûr des règles universelles comme se lever pour une femme enceinte dans le bus. En revanche, certains pays n’ont pas adopté cette habitude de se serrer la main, et en aucun cas, il ne s’agit d’un manque de respect », rappelle celui qui préfère parler de « malentendu ». « Je comprends qu’on puisse être choqué, que la femme ressente une certaine vexation ou interprète ce geste comme du mécontentement, je pense qu’il est donc important d’expliquer que les motifs sont strictement religieux et qu’il n’est question ici ni d’un quelconque mépris ni d’impureté. Pour preuve, on peut serrer la main de sa mère ou de sa fille. Nous essayons pour notre part de limiter un maximum les contacts entre garçons et filles, en proposant notamment des écoles séparées, pour ne pas se retrouver dans des situations ambigües ». Pinhas Kornfeld se souvient de la polémique survenue en 2012 lors d’une rencontre internationale à Genève avec Laurette Onkelinx et le ministre israélien Yaakov Litzman. « La ministre de la Santé belge m’avait beaucoup étonné en se disant choquée par l’attitude qualifiée d’“intégriste” de son homologue israélien qui avait refusé de lui serrer la main, parce qu’elle connaissait tout à fait les raisons de ce refus. Lorsqu’on donne une explication, les choses sont généralement mieux acceptées. Même si on remarque que certains se servent de ces critiques pour porter une critique de plus envers les musulmans, on l’a constaté avec l’abattage rituel qui n’avait jamais posé de problème auparavant. L’amalgame avec les Juifs est alors vite fait ».

Ecrivain et enseignant, Michel Gheude se souvient pour sa part d’une de ses étudiantes, voilée. « Elle refusait de me serrer la main au nom du même principe que le balayeur de Viviane Teitelbaum », explique-t-il. « Il n’y avait aucun manque de respect à mon égard. Nous nous respections beaucoup mutuellement. Je ne me suis pas senti insulté puisque l’insulte n’entrait pas du tout dans son intention. Nous avions simplement deux codes de politesse différents. Pour elle, comme pour le balayeur, un homme et une femme qui ne sont pas de la même famille ne se touchent pas. C’est une règle de pudeur qui impose une distance entre les deux sexes, pas du mépris ou de la discrimination. Viviane Teitelbaum a certainement raison de penser que les règles de pudeur sont empreintes de sexisme. Mais elles ne peuvent se supprimer par décret ou par répression. Dans ce domaine, les malentendus culturels ne se résolvent que par le dialogue et la tolérance ».

Mohamed Azaitraoui est conseiller musulman auprès des I.P.P.J. (Institution publique de protection de la jeunesse) de Whauthier-Braîne et de Braîne-Le-Château. « C’est une question complexe et il n’existe pas d’unanimité sur le sujet », nuance-t-il. « On se rend compte que quelques fois, le culturel prend le dessus sur le cultuel. On trouve dans les sociétés musulmanes un rapport normal entre les constituantes de la population, hommes et femmes. Sauf dans certaines régions où persiste une pensée ultra-religieuse. Au Maroc, par exemple, la majorité des musulmans et des musulmanes, voilées ou pas, se serrent la main sans aucune gêne et sans pour autant que leur appartenance à l’islam soit remise en cause. A mon humble avis, c’est aberrant de ne pas saluer un collègue ou une collègue. Nous vivons dans une société multiculturelle et multiconfessionnelle. Il ne s’agit pas d’imposer sa vision religieuse dans un espace où se côtoient des personnes issues de divers courants de pensées. Néanmoins, la retenue de cinq jours de salaire est tout aussi aberrante. Je me pose la question de savoir si cette sentence figure dans un règlement d’ordre intérieur ou est prévue par la loi. Je me demande aussi si une telle sanction peut être appliquée envers une personne qui refuse de serrer la main à une autre, pour une divergence d’opinion politique, loin de toute vision religieuse, par exemple. Enfin, je crois que cette question nécessite une réflexion et un débat institutionnels afin d’éviter ce genre de cafouillages ».

« Les récurrentes polémiques et affaires judiciaires (d’un bout de tissu à un refus de salut) autour de l’extériorisation des convictions dans bon nombre de secteurs d’activités témoignent incontestablement de l’incompréhension et des tensions grandissantes que suscite la question des limites admissibles à l’extériorisation de la liberté de conscience ou de religion », confirme Benoit van der Meerschen, directeur de la Cellule Etude & Stratégie du Centre d’Action laïque (CAL). « Sans me prononcer sur la pertinence des sanctions adoptées dans le cas des récents refus de serrer la main adressés par un fonctionnaire à son édile communal, il est bon de rappeler ici quelques principes essentiels. Tout d’abord, nos sociétés démocratiques modernes et pluralistes sont conditionnées au respect d’un principe fondamental : la séparation entre les Eglises et l’Etat, autrement dit la séparation entre la religion et le politique ». Cette impartialité recherchée de l’Etat a, selon le directeur du CAL, un but bien précis : « celui de viser à pacifier la société en respectant à la fois la liberté de conscience et l’égalité des droits et des devoirs de chaque citoyen », rappelle-t-il. « En bref, toutes les convictions religieuses ou philosophiques ont le droit de cité, mais aucune ne peut prendre d’ascendance sur les autres dans l’organisation de la société. En ce sens, la laïcité est tout à la fois la chance et l’avenir des religions puisqu’elle leur permet de coexister… Mais pour atteindre cet objectif de cohabitation harmonieuse entre les personnes et les groupes ou communautés de convictions différentes et se prémunir d’un repli identitaire exacerbé porteur de conflit, il est essentiel de défendre et de réaffirmer les acquis de la démocratie et les valeurs communes universelles qu’elle porte (dont évidemment l’égalité de genre et l’émancipation de la femme). Pour ce faire, l’impartialité des autorités publiques doit reposer sur la construction d’une sphère publique commune neutre, en dehors du champ d’influence des religions ou des philosophies. Tous les services publics doivent être totalement neutres. Il en est de même pour leurs agents tant dans leurs actes que dans leurs comportements ». Benoît van der Meerschen estime aujourd’hui impératif de sortir de ce flou juridique qui persiste, « en portant l’accent sur cette neutralité du secteur public et à l’école. A cet égard, les élections à venir constitueront sans nul doute un moment charnière et le mouvement laïque revendiquera fermement à cette occasion et à tous les niveaux de pouvoir que les agents des pouvoirs publics s’abstiennent, dans l’exercice de leurs fonctions, d’une quelconque manifestation extérieure de toute forme d’expression philosophique, religieuse, communautaire ou partisane ».

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