Les faits. Regards fête cette année son 50e anniversaire : 50 années de débats, de combats, de promotion d’un judaïsme laïque, de dialogue entre les communautés, d’ouverture au monde, les combats mêmes que s’est assignés le CCLJ depuis sa création, et bien sûr de relais de ses activités tout au long de l’année. Nous avons demandé aux rédacteurs en chef de nous en parler, eux qui ont fait de Regards ce qu’il est aujourd’hui.
Eliyahou Reichert a été le deuxième rédacteur en chef de l’histoire de Regards après Albert Szyper aujourd’hui décédé. « A l’époque, le CCLJ, “Cercle sportif”, était plus un club qu’un centre communautaire, tout en essayant de servir une bonne cause. Parmi les nombreuses initiatives, Victor Cygielman et David Susskind ont décidé de créer un journal. On m’a proposé d’intégrer l’équipe de rédaction après une réaction de ma part publiée dans le courrier de lecteurs du n°8, suite à un article paru sur les Justes. J’avais vécu dix ans en Israël et les nouvelles parvenaient encore difficilement à la Diaspora. J’étais aussi l’un des seuls de la Rédaction à bien connaitre le judaïsme, la langue hébraïque et la communauté juive. Etant encore aux études, j’étais plus disponible. On peut dire que nous étions une bande de copains qui croyions avoir une bonne plume. Tous les vendredis, nous nous retrouvions au bar du CCLJ pour la réunion de rédaction et chacun avait sa spécialité : Résistance, problématique liée à la Shoah, communauté, politique générale, Israël… Je m’occupais de l’actualité israélienne et de la petite encyclopédie juive. Regards comportait une rubrique yiddish, une autre judéo-espagnol… et avait aussi pour vocation de présenter le CCLJ, sa vie intérieure, ses membres, ses activités, en donnant des nouvelles de la communauté, des écoles juives. Il était plus communautaire qu’aujourd’hui ». Eliyahou Reichert regrette le redémarrage de la numérotation après le changement de format. « Nous avons publié 140 numéros avant 1980, pourquoi avoir redémarré au n°1 ? Je retiens néanmoins de mon passage une belle expérience : nous étions tous très enthousiastes, sans nous prendre trop au sérieux. Il existait peu de journaux juifs francophones de la gauche prosioniste à l’époque et nous en étions devenus le porte-parole. Les Français nous enviaient ! Nous avons en outre couvert des moments exaltants : la guerre des Six-Jours, avec une mobilisation incroyable lancée par Suss, mais aussi la guerre de Kippour, les deux grandes conférences des Juifs d’URSS, avec de nombreuses photos, qui sont restées de précieuses archives. Nous travaillions bien sûr avec les moyens de l’époque, le téléphone et sans ordinateur, avec l’unique apport financier de Suss et Charles Knoblauch. J’étais le seul salarié à mi-temps, tous les autres collaborateurs étaient bénévoles ! J’ai malheureusement eu le sentiment d’être écarté par la suite, après un article que l’on m’a reproché d’avoir laissé passer et qui dit ce que tout le monde dit aujourd’hui concernant les Israéliens et les Palestiniens. Si j’ai parfois encore quelques petites critiques, j’avoue rester un fidèle lecteur de Regards ».
Viviane Teitelbaum a succédé comme rédactrice en chef à Eliyahou Reichert en 1980, pendant quatre ans, pour revenir ensuite à ce même poste de 1988 à 1992. « A l’heure où vous m’interrogez sur Regards, la rédaction de Charlie Hebdo a été la cible d’un attentat qui a fait 12 morts, dont 8 journalistes. Ils sont morts parce qu’ils avaient le courage d’aller à contre-courant. C’est ce que j’ai envie aujourd’hui de conserver comme image de Regards. Sans prétention, sans comparaison, évidemment. Nous étions une équipe très jeune et nous osions dire des choses qui déplaisaient. Le ton était parfois arrogant, impertinent, voire irrespectueux, le questionnement manquait sans doute parfois, dû à la jeunesse, mais le courage était au rendez-vous. Nous partagions cette vision du journalisme sans complaisance, cette envie de bousculer les idées reçues, de faire des interviews “vérité”, de dénoncer des injustices. De parler de sujets difficiles, de contester l’establishment dans toutes ses composantes. Cela nous a valu de nombreuses remarques, engueulades, empoignades et reproches, mais jamais le “politiquement correct” ne l’a emporté. Nous avions des correspondants en Israël, en Allemagne, en France, en Angleterre, des pigistes ici et à l’étranger. Certains philosophes et écrivains français, devenus très connus depuis, aimaient d’ailleurs Regards pour cela, ils et elles répondaient positivement à nos invitations. Ils se sentaient libres d’écrire et nous aussi. Je pense qu’on ne pourrait plus le faire aujourd’hui, de cette manière ».
Ouri Wesoly a assuré le poste de rédacteur en chef entre 1984 et 1988. « L’époque où j’ai dirigé Regards a certainement été l’une des périodes les plus intéressantes de ma vie. Déjà, être rédacteur en chef d’un journal, quel que soit son format ou son rythme de parution, est toujours à la fois passionnant et stressant. Ensuite, même si j’étais déjà un “Juif professionnel” (ainsi se surnomment parfois ceux qui travaillent dans les institutions juives) depuis quelques années, je ne m’étais jamais vraiment rendu compte jusque-là à quel point est exacte la maxime : “Le propre du pouvoir est d’être assiégé”. Surtout dans cette grande famille qu’est le judaïsme. Préparer, écrire, réaliser Regards était le moindre de mes soucis dans une communauté où quasi chacun est persuadé dans son for intérieur, d’être un meilleur général que Moshé Dayan, un meilleur ministre que Disraeli, un meilleur financier que Rothschild et bien sûr, un meilleur journaliste qu’Albert Londres. Et tous, me semblait-il alors, avaient résolu de me faire part d’urgence de leurs conseils ou de leur opinion. Et chacun, ami ou ennemi, devait être traité avec le mélange de patience, de diplomatie, de fermeté, d’humour… qui correspondait à leur capacité d’aide ou de nuisance. C’est ainsi que j’ai compris que j’étais dépourvu de tout cela (surtout en même temps). Et que je n’étais pas fait pour diriger quoi que ce soit, ne serait-ce que parce que je n’avais aucune patience avec les imbéciles. Une découverte des plus utiles en vérité. Ceci mis à part, le temps que cela a duré, on s’est quand même bien amusés, la Rédaction et moi ».
Succédant à Joseph Lewkowicz, Luc Rosenzweig a été rédacteur en chef de Regards pendant près de deux ans, à partir de 1996, assurant dans le même temps, à Bruxelles, la correspondance pour le journal Le Monde. « J’avais répondu à l’appel pressant de Sarah Brajbart-Zajtman de m’engager dans cette aventure, qui fut passionnante, même si elle se termina sur le constat que mes désaccords avec la ligne défendue par la majorité de ses fondateurs, dont le regretté David Susskind, ne permettaient plus que je la poursuive. Peu importe aujourd’hui, car l’existence d’une presse et de médias juifs pluralistes, l’existence même d’une presse juive tout court est en question. J’ai beaucoup appris sur la Belgique en fréquentant le CCLJ, rue de l’Hôtel des monnaies, car dans ce pays, comme dans beaucoup d’autres, les Juifs sont le reflet grossissant des sociétés dans laquelle ils vivent. Aujourd’hui, comme le dit une vieille histoire juive, ils sont peut-être les derniers Belges du Royaume… La communauté juive belge, comme la communauté juive française, est aujourd’hui en désarroi, en butte à la haine proche et meurtrière des djihadistes assassins. Je tremble chaque jour pour Regards, si proche de la gare du Midi, où se trament des projets meurtriers. Je pense à vous et souhaite longue vie à Regards ».
En 1998, Olivier Boruchowitch succéde à Luc Rosenzweig. Il restera rédacteur en chef jusqu’en 2008, avec une interruption d’un an où la fonction sera assumée par Dan Kotek. « Je suis particulièrement heureux d’avoir pu modestement contribuer au demi-siècle d’existence de Regards. Quel beau cadeau pour un lecteur qui, comme moi, connaissait le mensuel depuis l’enfance. Définir sa ligne éditoriale ne fut pas pour autant un exercice aisé, car le magazine, réalisé -on l’oublie trop souvent- avec peu de moyens, est le produit d’un équilibre toujours instable, toujours fragile entre une vision locale et internationale, une perspective ancrée et universelle, une ambition politique généreuse et critique à la fois. Au fil des années, chacune des équipes qui se sont succédé a essayé de gérer cette complexité avec sa sensibilité propre. Pour ma part, j’ai toujours pensé que l’engagement en faveur de la laïcité et de la culture étaient les vecteurs de paix et de compréhension les plus puissants que l’on puisse utiliser pour matérialiser le message de Regards. La faillite des grands systèmes idéologiques dont se réclamait encore le magazine avait naturellement fait place à une approche plus pragmatique, correspondant à des mutations sociologiques profondes de notre lectorat, plus composite et moins clivant qu’auparavant. Nous avons traversé ensemble de grands espoirs, comme les négociations de Taba, et des désillusions fréquentes avec la Seconde Intifada puis la Guerre du Liban. Mais cela ne nous a pas pour autant fait perdre espoir. Peut-être est-ce là la manière si particulière de Regards de manifester la foi ? Une perspective laïque d’idéal, une invitation au dialogue qui se poursuit en dépit des obstacles. Bon anniversaire et que ces 50 ans ne soient que le premier jalon d’une très longue vie ».
Depuis 2008, Nicolas Zomersztajn assume les fonctions de rédacteur en chef de Regards et responsable éditorial du site www.cclj.be aux côtés de Géraldine Kamps, rédactrice en chef adjointe. Joël Kotek est directeur de publication.
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