Relégué en page 27

On se souviendra que le New York Times, « le plus grand journal de tous les temps » ferma les yeux sur le plus grand massacre de tous les temps. Le quotidien new-yorkais minora systématiquement les informations sur la Shoah. Les journalistes doutaient-ils de la véracité de l’information ? Ou bien étaient-ils tout simplement animés de sentiments antisémites ?

Ni l’un ni l’autre. Arthur Hays Sulzberger, le patron de l’illustre quotidien était… juif, certes assimilé, et c’est parce qu’il l’était, qu’il choisit d’édulcorer la réalité, de crainte de se voir accuser de communautarisme. C’est bien la peur de l’antisémitisme, bien loin d’avoir disparu dans la société américaine, qui dicta la politique éditoriale du New York Times ; d’où une politique de placement quasi systématique des informations concernant la Shoah dans les pages intérieures du journal. Le 27 août 1943, la rédaction choisit de reléguer un article sur la destruction des Juifs d’Europe « par la famine, le travail forcé, les déportations, les pogroms et les meurtres méthodiques, dans des centres d’extermination régis par les Allemands » en bas de la page 7.

Si l’histoire ne se répète jamais, elle lui arrive parfois de bégayer, comme le démontre le traitement médiatique des guerres du Proche et Moyen-Orient. Aujourd’hui, plus que jamais, et pour des raisons qu’il serait pertinent d’élucider, nos journaux optent pour un traitement soft des violences extrêmes qui ensanglantent le monde arabo-musulman, hors conflit israélo-palestinien évidemment. C’est ainsi que le 12 janvier dernier, c’est en page 27 (et 11, s’agissant du Soir) que La Libre Belgique a choisi de relayer l’information d’un bombardement d’une école syrienne : « Ecoliers syriens tués dans une frappe aérienne. Au moins douze enfants ont été tués dans une frappe aérienne, sans doute menée par l’aviation russe, qui a touché une école dans la province d’Alep en partie contrôlée par les rebelles dans le nord de la Syrie, indique l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). Lundi, la frappe, menée à Ain-Djara à environ 15 km à l’ouest d’Alep a également coûté la vie à l’instituteur ». L’information est objective, nue, dépourvue de tout support visuel et de pathos. Cette étonnante retenue a de quoi étonner si l’on songe, d’abord, au nombre de victimes du conflit syrien (près de 300.000, soit bien davantage que l’ensemble des guerres israélo-arabes depuis 1917), ensuite, au traitement médiatique d’Israël lors du dernier conflit israélo-gazaoui, et enfin aux pertes civiles causées directement par l’aviation russe.

A lire, en effet, un récent rapport de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), les frappes russes auraient provoqué, à elles seules, entre fin septembre et le 21 décembre 2015, la mort de 2.132 personnes, parmi lesquelles 710 civils, dont 161 enfants et 104 femmes. Manifestement, ces statistiques n’ont pas retenu l’attention de nos salles de rédactions, tout comme d’ailleurs les rapports d’Amnesty International qui les passent tout autant à la trappe, dès lors qu’elles ne concernent pas le conflit israélo-palestinien. Ainsi de ce rapport accablant de Philip Luther, son directeur pour le Moyen-Orient, publié en date du 23 décembre, qui dénonce pourtant des « attaques (qui) semblent viser directement des civils ». Son auteur accuse directement la Russie -engagée officiellement en Syrie depuis le 30 septembre en soutien au régime de Bachar Al-Assad- d’avoir recours à « des bombes à sous-munitions » et des « bombes non guidées » contre « des zones d’habitation à forte densité de population » et d’avoir tué des « centaines de civils » ; autant d’actes pouvant être considérés comme des « crimes de guerre ».

Même souci médiatique de ne pas en dire trop s’agissant de cet autre rapport d’Amnesty International, consacré cette fois-ci au Yémen et « sobrement » intitulé « Les enfants : premières victimes des bombardements ». Pourquoi passer outre un rapport qui décrit une situation à tout le moins apocalyptique avec plus de 1.000 établissements scolaires détruits dans les bombardements menés par la coalition saoudienne contre les rebelles chiites. Au moins 34 % des enfants yéménites n’iraient plus à l’école depuis les premières frappes aériennes de mars 2015. Ce silence s’expliquerait-il par un tropisme sunnite ? Absolument pas, si l’on songe que nos quotidiens répugnent tout autant à traiter des massacres commis par les milices chiites, qu’elles soient libanaises, syriennes ou encore irakiennes. Combien d’articles dans nos journaux sur l’actuel processus d’épuration ethnique mené dans le gouvernorat majoritairement sunnite de Diyala par les milices chiites irakiennes d’Al-Hashd al-Shaabi ?

Tout semble pesé pour éviter de donner une image par trop noire, péjorative, désespérante du monde arabo-musulman. On rappellera ainsi l’extrême difficulté de notre presse à traiter, hier, de la tragédie du camp palestinien de Yarmouk et, aujourd’hui, de la famine dans la ville martyre de Madaya. Il aura fallu que des images d’enfants décharnés fassent le tour des réseaux sociaux pour que nos rédactions, tout comme d’ailleurs l’ONU, sortent enfin de leur silence. Ceci expliquant sans aucun doute cela, l’on ne s’étonnera guère du quasi-silence radio observé par nos médias s’agissant des attaques au couteau et à la voiture bélier qui rythment pourtant le quotidien des Israéliens. Ici aussi, l’heure est à la minoration, mais pour des motifs sans doute bien moins nobles, comme s’il fallait éviter tout risque d’empathie envers les victimes (israéliennes).

Ces quelques exemples ne manquent pas d’interroger sur la fonction de tri, de filtre que sont appelés à exercer les médias, bref sur leur rôle de gate-keepers. Qu’est-ce qui détermine le choix des sujets et/ou la place qu’ils occuperont dans le journal ? Selon quel critère : objectif, social, politique, idéologique, culturel ? La question est posée. A suivre donc.  

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