Renaissance d’une communauté

Dans une rue défoncée et grise, non loin du Théâtre Kirov, derrière un mur épais enjolivé d’un brin de verdure, trône la synagogue de Saint-Pétersbourg. L’impressionnante bâtisse fut construite dans le dernier quart du XIXe siècle sur un terrain que les responsables communautaires mirent neuf longues années à dégotter. A l’origine de ces difficultés, une loi très restrictive interdisant la construction de tout lieu de culte juif à proximité d’églises orthodoxes. La première pierre de l’édifice fut posée en 1883 et, trois ans plus tard, la « petite » Synagogue s’ouvrait. Ce n’est que dix ans plus tard, en 1893, que fut inaugurée la Grande Synagogue. Une date dans l’histoire des Juifs de Russie. Un symbole de leur timide émancipation. Avant que ne souffle le vent de la Révolution bolchevique et que Saint-Pétersbourg ne devienne Petrograd, puis Leningrad. Avec les restrictions religieuses et les vexations que l’on sait. Il faut passer le grand mur d’enceinte pour prendre la vraie mesure du bâtiment, admirer sa façade, sa magnifique coupole. Là, j’aperçois un vieillard coiffé d’une casquette. Je l’interpelle. Est-il possible de visiter la synagogue? Mais l’homme ne parle manifestement pas un mot d’anglais. Yiddish? Pas plus. Nous finissons par communiquer en hébreu, langue que mon interlocuteur, ainsi qu’il me l’apprendra plus tard, a appris sur le tas, tout seul, dans un vieux manuel clandestin. Yacov, c’est son nom, a 90 ans. Il me prend par le bras, tout content de faire découvrir à un « étranger » le lieu où il passe le plus clair de ses journées. Originaire de Lituanie, il est arrivé sur les bords de la Neva encore enfant. C’est là qu’il a fait ses études de médecine. Après la guerre, où il a servi dans une unité soignante, il se retrouve seul. La Shoa a emporté tous les siens, père et mère, frères et soeurs, jusqu’au dernier. Yacov n’était pas un prénom facile à porter en URSS, me confie le vieil homme. Il me désignait à tous comme juif dans une société où l’antisémitisme, en dépit des grandes envolées pseudo-humanistes du régime communiste, était loi. Dans l’imagerie populaire des Russes, le Juif était faible, petit et laid. C’était l’exploiteur par excellence, l’usurier, celui qui profite du malheur des autres, qui pressure le petit peuple. Le négatif de tout ce qui fonde l’éternelle et valeureuse nation russe, en d’autres mots. Encore aujourd’hui, poursuit le vieil homme, de tristes incidents prouvent que cette image demeure dans l’imaginaire des Russes. Que penser en effet des caricatures antisémites qui fleurissent dans les revues d’extrême droite? Ou de romans tels que Ivan, ferme ton coeur de Vladimir Jirinovski, chef du parti néo-fasciste LPDR? Ou encore des incendies criminels dont sont victimes des synagogues (telle celle de Ryazan, à quelque 150 km au sud de Moscou, le 16 août 2001)? Cela fait maintenant plus de quinze ans que Yacov veut quitter la pays. Israël : voilà son rêve. Mais un rêve bien inaccessible. A l’époque où il fait ses premières démarches pour monter vers la Terre promise, il se heurte à son épouse. Celle-ci ne peut se résoudre à quitter leur fils, qui veut rester en Russie, ni leurs petits-enfants. Aujourd’hui, ma pauvre femme est morte, dit Yacov d’une voix subitement lasse, mais je ne présente pas aux yeux des gars de l’Agence juive le profil du nouvel immigrant idéal. Je suis trop vieux. Emotion du vieil homme au regard si expressif. Tout cela est bien dommage, conclut-il. Un ange passe. Il se reprend et nous poursuivons notre visite. Le bâtiment derrière la synagogue existait déjà avant la Révolution, m’explique-t-il. Il a retrouvé aujourd’hui sa vocation première : il abrite une école juive accueillant 400 enfants, à laquelle on a adjoint une bibliothèque et un magasin de produits casher. Les conditions de vie étant ce qu’elles sont, il regrette de ne pouvoir se fournir comme il le voudrait dans ce petit magasin où tout a l’air si bon. En raison de ces mêmes difficultés, des systèmes de charité et d’aide ont été mis sur pied. Au fil du temps, la synagogue est ainsi redevenue un lieu de rassemblement pour les Juifs de Saint-Pétersbourg, toutes générations confondues. Les membres de la communauté s’y retrouvent pour les fêtes et les mariages. Trois cent cinquante personnes âgées y prennent des repas casher quotidiens. Plus de 1.000 colis sont distribués aux plus démunis à l’occasion de Rosh Hashana, Pourim, Pessah et Hanoucca. Des distributions de vêtements ont lieu tous les mois. Et au fait, cette communauté, combien compte-t-elle de membres? Pas plus de 11.000 âmes, aux dires de Mark Grubarg, son président. Beaucoup de Juifs sont partis pour Israël et les Etats Unis. Pour les autres, l’assimilation les a fondus dans la population ambiante. Pessimiste, alors? Non, car la jeune génération montre un intérêt croissant pour sa culture et s’investit dans la préservation de la mémoire de ses ancêtres. Anna, jeune étudiante parlant parfaitement l’anglais, travaille ainsi, bénévolement, au sein du nouveau centre de documentation de la synagogue. Avec ses camarades, elle recueille tout ce qu’elle peut, journaux, photos, images qui témoignent de l’histoire juive de sa ville natale. Les nombreuses activités qui règlent la vie quotidienne de la synagogue, affirme non sans fierté le rabbin Mendel Pewzner, démontrent le dynamisme de cette communauté : lutte contre l’oubli, combat contre l’intolérance, retour aux valeurs profondes de la religion juive, solidarité ne sont pas ici des mots vides de sens.

Pour toute information supplémentaire sur la synagogue ou pour tout don, contacter : Friends of the Jewish Community of St Petersburg, 594 Montgomery Street, Brooklyn NY 11225

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