Avec les excuses présentées l’an dernier par le Premier ministre Elio Di Rupo à la communauté juive au nom de l’Etat belge pour sa responsabilité dans la persécution et la déportation des Juifs de Belgique, l’édition 2012 du pèlerinage à Malines a marqué la fin d’une époque : celle ou cette cérémonie mémorielle était l’occasion pour la communauté juive d’adresser aux autorités belges des revendications précises (poursuites des criminels nazis, dénonciation du Carmel d’Auschwitz, reconnaissance d’un statut pour les rescapés juifs, restitution des biens spoliés, etc.).
Alors que ces revendications ont été en grande partie satisfaites et que les derniers survivants de la Shoah disparaissent les uns après les autres, le 57e pèlerinage à Malines doit être l’occasion de repenser les cérémonies de commémoration de la Shoah.
Une place importante avait été dévolue aux survivants de la Shoah dans le dispositif de ces cérémonies. Leur rôle essentiel était de témoigner, c’est-à-dire de nous raconter ce qui s’est passé. Leur disparition inéluctable et prévisible nous impose donc de nous adapter à cette réalité nouvelle si l’on veut que la mémoire de la Shoah soit transmise aux jeunes générations.
La communauté juive n’est pas la seule, ni la première dans cette situation. Ainsi, on ne commémore plus aujourd’hui la Première Guerre mondiale de la même manière qu’au 20e siècle, lorsque les anciens combattants assistaient encore à ces cérémonies. « La disparition des poilus n’a en rien empêché le renforcement de la présence de la Grande Guerre dans l’espace public », constate Annette Wieviorka, historienne française spécialiste de la mémoire de la Shoah. Depuis une dizaine d’années, les musées consacrés à la Première Guerre mondiale ont proliféré et l’on voit bien que de nombreux événements à vocation pédagogique se préparent avec engouement pour la commémoration du centenaire de cette guerre.
De la même manière, on ne peut plus commémorer la Shoah au 21e siècle comme on la commémorait dans les années 1960 et 1970. Si nous ne prenons pas conscience de cette transformation, on risque de sombrer dans un rituel fossilisé et sans aucune signification pour les jeunes générations. On ne peut se borner à maintenir un cérémonial fait de discours convenus et de saluts au drapeau pendant lequel les jeunes des mouvements de jeunesse juifs se tiennent religieusement au garde à vous sans véritablement saisir la portée de l’événement.
Il faut envisager un rituel porteur de sens et inscrit dans la durée. Ainsi la marche de Malines qu’effectuent les mouvements de jeunesse doit être mise en valeur parce qu’elle permet précisément à la mémoire de s’incarner. Ce n’est pas une mémoire qui tourne à vide. Comme le souligne très justement l’historien français Georges Bensoussan, responsable éditorial du Mémorial de la Shoah de Paris, « dès lors qu’un jeune Juif arrive à l’âge de raison, il éprouve une angoisse de mort liée à la Shoah. Il est amené à comprendre que ses semblables ont été condamnés à mort parce que nés Juifs. Le rituel de la marche collective de Malines permet justement de contrer cette angoisse terrible. Lorsqu’on la partage avec d’autres adolescents, elle est moins prégnante. Parce qu’on en a besoin, le rituel n’est donc pas prêt de disparaitre. Il faut simplement l’adapter à la réalité actuelle marquée par la disparition des survivants de la Shoah ».
Si nous voulons aussi que la société s’intéresse à nous et à notre histoire, la dimension universelle de la Shoah doit aussi être rappelée. « Comment universaliser en conservant la singularité de la Shoah ? », objecteront les plus sceptiques. En expliquant que la Shoah est l’aboutissement d’un processus où le discours biologique l’emporte sur le politique, on met en avant la portée universelle de ce crime, et en rappelant précisément pourquoi les Juifs ont été les victimes de ce génocide, on peut saisir la singularité de la Shoah. Pour que ces deux volets inséparables soient présents dans la mémoire de la Shoah, nous devrons surtout privilégier l’histoire et la pédagogie. Si la connaissance de l’événement fait défaut, il n’y aura alors plus de mémoire.
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