Oui, on sait : à priori, ce n’est pas un bon titre. Les changements à l’Agence juive ne risquent pas de passionner le Juif moyen (pour autant qu’un être pareil existe : ne sommes-nous pas tous exceptionnels dans un domaine ou un autre ?) Et bien, moyen ou non, ce Juif là a tort.
Il faut oser le dire : ce qui se passe en ce moment à l’Agence juive (AJ) est ni plus ni moins qu’une « révolution copernicienne » *. Même si, à force d’être à la mode, le terme est galvaudé, c’est lui qui s’impose.
Alors, que lui arrive-t-il à cette chère vieille chose ? Pour rappel, l’AJ a été fondée en 1929, ses dirigeants ont servi de gouvernement aux Juifs de Palestine jusqu’en 1948. Et ensuite, c’est elle qui a aidé plus de trois millions de Juifs à faire leur alyah, c’est à dire, s’installer en Israël.
Aujourd’hui encore, l’AJ a de beaux restes : ses trois Départements principaux (Alyah, Education et Israël) emploient 1.500 personnes pour un budget annuel tournant autour des 250 millions de dollars.
Mais il est difficile d’être quand on a été et l’AJ va mal. Soucis financiers. Elle vit de la générosité d’environ 300 000 donateurs, des Juifs d’Europe et des Etats-Unis pour l’essentiel.
Or, avec la crise financière mondiale et un dollar qui va à vau l’eau, l’argent rentre de plus en plus mal. Le déficit 2010, par exemple, s’élève à 3,5 millions de dollars. Du coup, fatalement, on regarde les chiffres avec plus d’attention .
Budget du Département de l’alyah, par exemple : 100 millions de dollars, l’an. Nombre de Juifs faisant leur alyah chaque année : moins de 20.000. Voilà qui fait cher de l’émigrant. Prenez n’importe quelle boîte, un secteur pareil passe à la trappe.
Bien sûr, ce n’est pas dit aussi brutalement. Le discours officiel est toujours de « ramener le peuple juif en exil sur sa terre ancestrale ». Mais c’est exactement ce qu’entend faire le très droitier Nathan Sharansky, l’actuel Président de l’Agence juive.
Supprimer complètement le Département de l’Alyah . Cesser de vouloir à toute force faire venir les Juifs en Israël. Fin d’un des objectifs majeurs du sionisme depuis… et bien, depuis toujours.
Renoncer au leitmotiv des Israéliens : il n’y a que deux choix pour les Juifs : s’assimiler en diaspora ou survivre en Israël. Si ça ce n’est pas copernicien comme révolution, rien ne l’est.
Un programme qui n’a rien d’idiot
Maintenant, il est juste de préciser que les motivations de Nathan Sharansky ne sont pas seulement financières. Elles participent d’une réflexion stratégique sur les rapports entre la Diaspora et Israël.
Elles partent de quelques constats : quasi tous les Juifs qui vivent en diaspora s’y trouvent bien. Ils ne vont donc pas émigrer en masse. D’autre part, Israël est aujourd’hui densément peuplé.
Conclusion : l’alyah n’est plus si importante. Si des Juifs veulent venir, ils seront aidés mais on ne courra plus derrière eux. Les Juifs de Diaspora ne sont plus des émigrants potentiels mais les membres d’une « nation juive » centrée sur son Etat.
Il faut donc qu’elles conservent une forte identité juive, notamment, bien sûr, les nouvelles générations. C’est sur elles qu’entend se focaliser dorénavant l’Agence Juive. De toute façon, de nos jours, la jeunesse est nomade.
On peut travailler ici et habiter là. L’essentiel est que, grâce à l’éducation, des voyages, des rencontres, jeunes Juifs et jeunes Israéliens se sentent proches, membres d’une même famille. Un programme, on le voit qui n’a rien d’idiot.
Au contraire, nombreux seront ceux qui, en Diaspora, apprécieront d’être enfin reconnu pour ce qu’ils sont. Mais les mêmes déploreront le côté unilatéral de ces décisions. Pour un bouleversement d’une telle importance, Nathan Sharansky a certainement consulté le gouvernement israélien.
Il n’a pas songé à demander leur opinion aux premiers concernés, les responsables communautaires de par le monde. Décidément, cette droite a bien des problèmes avec le dialogue…
* Nicolas Copernic (1473-1543) a bouleversé la vision que les gens de son temps avaient de l’univers et d’eux mêmes en établissant que c’était la Terre qui tournait autour du Soleil et non l’inverse. Mais vous le saviez, bien sûr…
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