Le parcours exemplaire de Ryk Szyffer lui vaut de partager avec Sophie Rechtman le titre de Mensch de l’année. Hommage à un homme au courage exceptionnel.
Né en Pologne, à Poznan, Rik Szyffer arrive en Belgique en 1925, avec sa sœur cadette et sa mère. Il y retrouve son père, parti à Anvers deux ans après sa naissance. Le grand-père paternel était marchand de fer à Siedlce et ses parents ont vécu à Varsovie et à Lodz. A la maison, on ne parle que le yiddish et on célèbre les fêtes juives. Entré à 8 ans à l’Hashomer Hatzaïr, Rik suit les cours de l’école Tarkemoni, apprend le français et l’hébreu, fait sa bar-mitzva. Victime de la crise mondiale, son père revient des Etats-Unis en 1932. Avec l’aide de Rik, il tient un petit commerce de vélos et de plomberie, puis disparaît. Appauvrie par la crise, la rue juive se radicalise. Expulsé de l’Hashomer comme «subversif», Rik rejoint le Yask (Yiddishe Arbeiter Sport Klub), club sportif ouvrier juif fondé par Dov Liberman. Pour nourrir sa famille, il fait des boulots durs et mal payés. Licencié pour avoir participé à la manifestation du 1er mai 1936, Rik bénéficie d’un apprentissage d’ouvrier diamantaire (slijper), suit des cours du soir à l’école supérieure socialiste, se familiarise avec la politique, la philosophie.
Le 10 mai 1940, Rik et les siens fuient Anvers. A la frontière, il est réquisitionné par l’armée française comme ouvrier militaire. C’est la débâcle : lâché dans la nature, il gagne Paris, est arrêté, s’échappe, arrive en Ardèche et y retrouve sa famille. Restée dans le Midi, sa mère sera victime des déportations raciales. Rentré à Anvers, Rik est pris en charge par des amis du Yask qui le mettent en contact avec d’autres camarades. C’est le temps de la Résistance!
Un courage hors du commun
Devenu responsable des jeunesses du Front de l’Indépendance en Flandre orientale, Rik se déplace sans cesse : il faut instruire les jeunes, leur apprendre à s’opposer à l’occupant, inciter les Juifs à entrer dans la clandestinité, lancer des slogans, distribuer des tracts antinazis. Pour chaque ville, il avait une autre carte d’identité, commente sa fille, Gaelle, en exhibant les faux papiers : Rik est à la fois Léopold Hendriks, Jean-Louis Lapage, Marcel Strappers, Hendrik Vermeulen, Hendrik Francks, Paul Callebaut … identités multiples d’un «Flamand» qui n’obtiendra sa petite naturalisation qu’après la guerre! Arrêté sur dénonciation, il est condamné à un an de travaux forcés pour distribution de tracts anti-allemands.
Rik et son ami Zoltan Simon s’échappent de la prison centrale de Louvain le 16 février 1943. En Flandre, Rik poursuit ses activités clandestines : préparer les jeunes à la résistance armée, saboter la production, s’infiltrer dans les administrations… Pourvoyeur en armes des Milices patriotiques, il voyage parfois à Bruxelles et habite chez Marianne Dicop. Née dans une famille pauvre d’origine franco-espagnole, Marianne est une résistante de la première heure, tout comme ses neuf frères et sœurs. Dénoncé et cerné par la Gestapo sur la grand-place d’Alost, Rik est abattu le 31 décembre 1943 : grièvement blessé dans le dos et la cuisse éclatée, il brûle ses papiers compromettants dans l’ambulance. On l’inscrit à l’hôpital d’Alost comme inconnu. Malgré le danger, Marianne va voir Rik dans la chambre où le garde un policier local, heureusement membre du Front de l’Indépendance.
Le 3 janvier 1944, une dizaine de résistants, dont David Lachman, enlèvent Rik de l’hôpital d’Alost. Amputé suite à la gangrène, Rik est en convalescence chez Marianne : Je l’ai soigné, c’était terrible, vous ne pouvez imaginer ce que c’est de voir une cuisse comme ça, toute ouverte et rouge. C’était à peine refermé qu’ils sont venus l’arrêter pour la troisième fois. Dans un logement clandestin à Anderlecht, Rik et Marianne impriment le journal Le Partisan et font des fausses cartes d’identité. Rik est victime d’une troisième arrestation le 23 août 1944. A la Gestapo, avenue Louise, on le confronte aux médecins qui l’ont soigné après sa fuite d’Alost et comme il a les yeux bleus, un docteur nazi le soumet à un examen racial pour s’assurer qu’il n’a pas d’origines aryennes A la veille de la libération, la Gestapo l’emmène à Malines, à la caserne Dossin. Le 4 septembre, Rik rentre à Bruxelles et l’état-major des partisans armés le nomme commandant adjoint au 3e régiment. Démobilisé en novembre 1944, il rentre à l’hôpital pour une nouvelle opération du moignon. Quelques mois après, une nouvelle intervention chirurgicale permet d’extraire la balle dans la colonne vertébrale. Comme le souligne Marianne : Après la guerre, il a fallu le soigner pendant cinq ans; il était dans un très sale état.
David Susskind rencontre Rik à cette époque : «Such», comme on appelait Rik à l’époque, était un symbole pour les jeunes à Anvers. Nous nous sommes connus en novembre 1944, lorsqu’il était commandant des partisans armés à Bruxelles. J’étais tout jeune partisan rentré de France. Je me retrouvais seul sur terre et je me suis senti moins seul grâce à Rik et à sa femme. Ils m’ont accueilli à la maison et c’est chez eux que j’ai mangé ma première tartine. C’est important quand on a faim.
Au service des autres
C’est la reconstruction, puis la Guerre froide. Comme Rik l’affirme encore aujourd’hui, son cœur et son esprit sont restés à gauche :
Malgré le stalinisme ambiant, Rik n’en reste pas moins «un indépendant», toujours fidèle à ses options progressistes… Ancien partisan armé, Léon Finkielsztejn a rencontré Rik après la guerre, lors de la création de l’amicale des anciens résistants présidée par Hertz Jospa : C’est un homme avec un idéal, très politisé, activiste depuis toujours et que j’admire pour toutes ses années d’activités en faveur des anciens résistants en dépit de son invalidité. Rik Szyffer succède à Jospa comme président de l’Union des Anciens Résistants Juifs de Belgique (UARJB). Comme le dit Micha Eisenstorg : Rik a fait beaucoup pour la mémoire des résistants, notamment au monument d’Anderlecht et malgré ses idéaux universalistes, il est profondément juif!
Sophie Rechtman rencontre Rik vers 1965 chez un ancien partisan qui prêtait ses locaux au comité de résistants juifs : Tout de suite, j’ai admiré ces gens qui avaient risqué leur vie, restaient engagés si longtemps après la guerre et m’ont acceptée dans leurs réunions de travail. Grâce à Rik, j’ai découvert la vie communautaire. C’est un ami de toujours, un homme que j’admire beaucoup, très attaché à ses idées : humanisme, tolérance, lutte contre le fascisme et l’injustice… Toujours à l’écoute, il aide les personnes dans le besoin, va voir les copains, même quand il est en mauvaise santé. Rik a toujours affirmé son judaïsme au sein des associations patriotiques et monte sur ses grands chevaux à la moindre manifestation d’antisémitisme. Rik est très attaché à sa famille et comme le dit Gaelle : Nous avons grandi dans un milieu juif. Pour mon père, Pessah est un symbole de liberté. Il nous a élevés dans l’éthique juive. Après la guerre, le jeune flamand responsable de sa première arrestation, lourdement condamné et astreint à verser à sa victime une indemnité, lui fait parvenir une lettre pour lui demander d’être temporairement dispensé de payer cette mensualité. Comme la femme de son dénonciateur est atteinte de tuberculose et qu’il montre clairement qu’il regrette son acte, Rik lui remet la totalité de sa dette. Mais, Rik combat résolument toute tentative de «réconciliation» avec les anciens collaborateurs, comme le décret Suykerbuyk, car pour lui : Avec ceux qui revendiquent toujours leur passé criminel, jamais de réconciliation!
Un exemple pour la jeunesse
Les parents de Judith Kronfeld connaissaient Rik à Anvers lorsqu’ il travaillait dans le diamant avant 1940 : Il manifestait déjà un souci d’efficacité, du travail rapide et bien fait. Le marxisme lui semblait de nature à permettre l’émergence d’une société égalitaire et il en a fait son idéal de vie, mais comme il est intelligent, il a gardé son sens critique. Il est toujours en éveil et, grâce à ses convictions idéologiques, arrive à trouver la logique des événements. Il sait quelle action il faut faire sans pour autant prétendre détenir la vérité. Depuis des décennies, il préside l’Union des Anciens Résistants Juifs, et le fait d’assurer cette présidence montre qu’il n’a jamais renoncé à son identité. Le judaïsme est très présent dans sa famille. Marianne fait de la cuisine juive et leurs trois filles, Gaelle, Gitla et Monette, se considèrent comme juives.
Le 11 novembre 1997, Rik Szyffer se voit remettre la médaille de Commandeur de l’Ordre de Léopold II. Comme le souligne Gaelle, il est le seul immigré a avoir obtenu cette distinction! Pour Judith Kronfeld, Rik est un Mensch. Soucieux de l’égalité entre tous les êtres humains, mais conscient de la condition particulière des Juifs dans la tourmente nazie, il a voulu maintenir son identité et la transmettre à ses enfants dans une optique universaliste, laïque, athée. Il n’a pas compté ses heures et jamais tiré profit de ses activités communautaires. C’est un homme généreux, fidèle en amitié, Qui s’engage à fond, dans ses actions comme en amitié. Comme l’affirme David Susskind : Pour Rik et tous ces jeunes Juifs qui se sont lancés dans la lutte armée, l’antifascisme n’était pas un luxe. Il leur fallait un immense courage pour se dresser contre l’appareil de répression nazi. Soixante ans qu’il souffre dans sa chair! Invalide de guerre, Rik n’a jamais été un invalide moral! Il n’a jamais quitté le combat pour la liberté et le bien-être de l’homme, pour une vie meilleure… Il était présent à la création du Cclj, dans le combat contre la renaissance du fascisme, pour la liberté, avec une persévérance extraordinaire. Nous honorons un homme qui était de tous les combats et, à travers lui, nous rendons un hommage collectif à tous ses compagnons de lutte, au Tir National et au Mémorial d’Anderlecht, tous ces partisans juifs dont il est le symbole.
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