Est-ce un roman, d’ailleurs ? C’est plutôt un récit personnel, où auteur et narrateur se sont simplement dédoublés en deux protagonistes, liés par des liens d’amitié qui prirent naissance dans la fréquentation d’une même colonie de vacances, juste après guerre, où Bober fut moniteur, et le fictif Bernard Appelbaum jeune colon. Une colo de Juifs communistes, ce que l’auteur ne nous dit pas, mais peu importe. Souvenirs de ces maisons d’enfants devenus après guerre colonies de vacances, qui abritèrent des enfants de déportés, et où se nouaient des amourettes…
En exergue, une phrase de Modiano dans Livret de famille, Modiano auquel ce récit fait songer à plus d’un titre : « Je n’avais que vingt ans, mais ma mémoire précédait ma naissance ». Car il s’agit bien ici de la mémoire. Mémoire douloureuse, ou nostalgique, en tout cas empreinte d’une émotion communicative. Les deux jeunes gens se retrouvent par hasard en 1961 rue de Belleville à Paris, alors que Robert Bober effectue des repérages, en vue du tournage par François Truffaut de son film Jules et Jim, film culte encore aujourd’hui, fondé sur une histoire réelle, celle de l’amour de deux hommes pour une même femme, incarnée dans le film par Jeanne Moreau et sa célèbre chanson : « On s’est rencontré… ». On connaît la suite. Bober était alors, en ce début des années 60, assistant de Truffaut. Cela avait commencé par Les 400 coups où, ancien « mono », il s’occupa des enfants figurants du film qu’il fallait « gérer ». Puis ce fut justement Jules et Jim, enfin Tirez sur le pianiste. Dans le haut de Belleville, au croisement des rues Vilin et des Envierges (pour les connaisseurs), s’était tourné quelques années plus tôt Casque d’or de Jacques Becker, avec Signoret et Reggiani. C’est là que Bober conduit le narrateur, car il aurait aimé que Truffaut tourne là quelques scènes : « C’est bien, dit-il, quand le cinéma se souvient de ses films ».
Couches de mémoire dans l’histoire du cinéma comme dans les êtres qui perdirent des leurs dans la Shoah. Car ce Patrick Modiano que serait Bober, version ashkénaze, ne nous parlerait pas d’un Paris bourgeois, mais de ses quartiers populaires, Belleville en l’occurrence, et ses lointains souvenirs de la Commune de Paris, ou la rue Oberkampf, aujourd’hui patrie des « bobos » mais qui avait été jadis celle de petits artisans, et des Juifs immigrés d’Europe orientale, décimés pendant la guerre. Bober embauche Bernard comme figurant, ainsi que Laura, la jeune fille d’une colo dont Bernard était naguère épris en secret.
Le récit se noue lorsque Bernard Appelbaum emmène sa mère à la sortie de Jules et Jim. Et d’apprendre à cette occasion qu’elle avait vécu, dans le shtetl de sa Pologne natale, une semblable histoire : elle avait deux amoureux : le père du narrateur, Yankel et Leizer, le père de son petit frère. Elle avait épousé le premier qui s’était déclaré, Yankel, disparu en déportation, puis en deuxième noce Leizer, qu’elle avait retrouvé et qui devait disparaître à son tour, dans l’avion même qui conduisit en 1949 le boxeur Marcel Cerdan en Amérique, et dont elle eut aussi un fils, Alex Zigelman. Les trois jeunes gens, en Pologne, militaient ensemble, allaient ensemble aux manifestations, ne se quittaient guère. Dès lors, notre héros n’a de cesse d’interroger les photos conservées par sa mère qui racontent à leur manière cette histoire d’autres Jules et Jim, version yiddish.
Obsession du passé chez l’écrivain Rober Bober, qu’il partage du reste avec d’autres, tels Jean-Claude Grumberg, Myriam Anissimov ou encore le regretté Cyrille Fleischmann. Ou des lieux de Paris, comme chez Modiano. Par exemple, les boutiques du boulevard Saint-Martin (clin d’œil au n°29 où naquit Georges Méliès, inventeur du cinéma), le Cirque d’Hiver rue Amelot, les Puces de Saint-Ouen, et Belleville. Ou encore la lecture des vieux journaux, remplis de faits divers aujourd’hui oubliés.
Lire Bober, c’est feuilleter avec émotion les photos du Paris populaire des années 50, d’un Doisneau, d’un Izis, d’un Willy Ronis. On remonte avec lui la rue de Belleville, mais en vérité c’est le temps qu’on remonte, c’est-à-dire notre histoire.
Robert Bober, On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux, roman, P.O.L, 284 p.
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