Approfondir notre connaissance du génocide des Tutsi, appréhender davantage la réalité actuelle des jeunes adultes, rescapés du génocide, et pouvoir préparer notre exposition itinérante « Destins d’enfants survivants dans le Rwanda des années 90 », nouvel outil pédagogique relatif au génocide des Tutsi au Rwanda, tels étaient mes objectifs en partant pour le Rwanda. Un voyage qui s’inscrit pleinement dans notre programme d’éducation à la citoyenneté « La haine, je dis Non ! ». Reportage.
La nuit tombe brutalement sur le pays des Mille Collines. C’est la première chose qui me frappe, lorsque mon avion atterrit à l’aéroport de Kigali aux environs de 17h30. Une première évidence me saute aux yeux : l’organisation du « travail » des tueurs de 9h à 17h en 1994… Second choc sur la route qui me conduit à Kicukiro (mon quartier pour les dix prochains jours) : les soldats postés sous les arbres qui bordent les routes principales de Kigali. Je ne peux m’empêcher de penser qu’en 1994, des barricades aux mains d’Interahamwe (milice de génocidaire) se dressaient sur ces mêmes routes. Ce soir d’octobre 2014, la présence des soldats me rassure plutôt et me sécurise. Il est 19h lorsque j’arrive devant la maison de ma famille d’accueil. Au coup de klaxon, le zamu (garde) vient ouvrir la lourde grille métallique qui ferme la parcelle; en 1994, j’avais 15 ans et au JT, je regardais ces mêmes grilles complètement explosées après le passage des génocidaires dans les maisons des Tutsi. Je prends le premier repas avec mes hôtes, une fratrie de rescapés du génocide, qui connait les raisons de ce voyage. Avec beaucoup de générosité, Patrick, l’ainé, me raconte sa traversée du génocide. Ce témoignage, ponctué de rires qui me déstabilisent, est décousu. Tout au long du repas, Patrick nous emmènera dans ses allers-retours entre l’« avant » et l’« après ». « Avant », au Rwanda, signifie « avant le génocide » ; que l’on parle de l’état des routes, des terres cultivées, des soins de santé, d’architecture, de musique ou de politique, la référence pour dater les évènements est « avant »… il est même difficile d’obtenir une datation chiffrée.
L’avant et l’après…
Des chants d’oiseaux m’arrachent au sommeil. J’ouvre les yeux et suis prise de panique. La lumière est tellement vive, je pense qu’il est déjà midi alors que le premier colloque débute à 9h… Je regarde ma montre : il est à peine 5h30 ! Quelques jours me seront nécessaires pour me familiariser à cette autre réalité rwandaise. La maison est déjà en activité : Védaste et Jean-Paul, les employés de la maison, sont dans la cour, le premier surveille la cuisson des haricots, tandis que le second balaye. Ils reprennent gaiement les paroles d’une chanson en Kinyarwanda, diffusée par un vieux transistor. Nouveau flash : via ce transistor, qui semble dater d’« avant » (information confirmée par René, le cadet de la famille), des messages de délation et des appels aux meurtres résonnaient dans les cours des maisons, dès le réveil, entre avril et juillet 1994… Ces premiers jours reflèteront mon séjour : des allers-retours quotidiens entre 1994 et 2014.
Les jours qui suivent s’enchainent : participation au colloque « L’art de la Réconciliation : archives audiovisuelles, pédagogie et histoire » organisé par l’Institut français du Rwanda, le Goethe Institut de Kigali et le Centre Iriba; visite des mémoriaux (Gisozy, Camp Kigali, Bisesero, Nyamata, Ntarama, Murambi); journée au centre d’archives du Mémorial de Gisozi; rencontre avec les membres de Dukundane Family (une association de rescapés, adolescents en 1994) et d’autres rescapés du génocide; visite du musée
de Butare et de l’ancienne capitale royale à Nyanza… Je n’ai pas le temps de faire le point, de réfléchir, d’analyser. Juste le temps de vivre simplement ce qui s’offre à moi, de laisser le pays m’imprégner de son histoire, de ses odeurs et ses couleurs, de sa musique… Vingt ans après, les mémoriaux sont des lieux déserts dans lesquels règne le silence, comme si le temps y était suspendu. Sur les sites, un rescapé est présent pour guider l’éventuel visiteur. Certains jours, il passe la journée sans que personne ne se présente; il reste là, pendant des heures, seul face à ses démons, dans un exercice cathartique insaisissable. J’apprendrai que les rescapés qui s’occupent des visites ne sont pas placés sur les sites où ils se trouvaient en 1994, pour éviter apparemment une résurgence trop évidente du trauma.
Le génocide, omniprésent
A Bisesero et à Murambi, la beauté et le calme des paysages alentours, la douce odeur des eucalyptus et la pureté des chants d’oiseaux me révoltent. Les mémoriaux, sites de massacres et autres fosses communes parsèment par milliers le pays. Le long des
routes, des petits panneaux en bois se dressent partout pour rappeler leur présence. Nous marchons sur des ossements, le génocide est omniprésent. En atteste ma visite au mémorial de Nyamata avec Sylvie et Priscille, deux sœurs rescapées, dont les parents ont perdu la vie lors de l’attaque de l’église, le 10 avril 1994. Alors qu’elles me relatent l’histoire des Tutsi du Bugesera, une femme nous demande d’accélérer notre parcours, car aujourd’hui, elle enterre sa famille. En effet, quelques jours auparavant, tandis que des travaux de terrassement avaient débuté sur sa parcelle, les pelleteuses ont sorti de terre les corps de ses deux parents, deux de ses sœurs, leurs époux et leurs enfants. Effarées, nous assisterons à l’enterrement de ces neuf personnes réunies dans un seul et unique cercueil pour aller, vingt ans après, rejoindre les milliers d’autres victimes du génocide dans une des tombes communes de l’église de Nyamata. Sylvie m’expliquera plus tard que ces évènements ne sont pas rares au Rwanda : « Depuis 1994, en raison de l’évolution des politiques mémorielles, de la construction de mémoriaux officiels et des aveux conditionnés des génocidaires en prison, nous, les rescapés, sommes constamment sollicités pour des déterrements et des enterrements successifs… ta plaie est à nouveau ouverte… Tu ne peux pas faire ton deuil en paix ». Et de poursuivre : « De toute façon, que tu le veuilles ou non, le génocide te poursuit, même dans ton quotidien. Quand il y a beaucoup de monde et de bruit au marché, j’ai des angoisses et je quitte l’endroit; même chose quand je vois le long des routes ou dans mon jardin des hommes qui débroussaillent à la machette… les exemples sont si nombreux… ». Vingt ans après, la cohabitation entre les victimes et leurs bourreaux se fait bon gré mal gré, à la demande du gouvernement, des associations et des églises. Bien que je ne ressente aucune discrimination au sein de la population rwandaise, mais plutôt une volonté commune de la jeunesse de faire avancer le pays, dans l’intimité des maisons, on me raconte les menaces endurées, pour un sachet de riz ou une bouteille de lait, par des veuves du génocide isolées dans leur village; on me raconte l’histoire de cette famille qui, lors d’un différend, dénonce l’oncle qui a construit sa maison au-dessus d’anciennes latrines afin d’y cacher les restes des voisins qu’il a assassinés en 1994… Quoi qu’il en soit, le Rwanda doit renaître, et les Rwandais œuvrent à ce dépassement du génocide. Malgré tout.
Au Rwanda, en vingt ans, de nombreuses initiatives ont vu le jour afin d’accompagner psychologiquement les nombreux rescapés dans la gestion des traumatismes. Certaines utilisent l’art comme médium. C’est le cas de la troupe de danse Indangamirwa. L’art thérapie est une approche thérapeutique fondée principalement sur le processus de création et la spontanéité. Guidée par un spécialiste, elle propose un cadre sécurisant qui facilite l’expression et enclenche un processus de transformation. Une mise à distance par rapport à soi pour se re-créer, se ré-habiter. La troupe culturelle Indangamirwa a été créée en 2008 par Dukundane Family, l’association des jeunes rescapés du génocide. Cette association permet à ses membres de s’entraider à travers les différents aspects de la vie (économiques, sociaux et moraux), afin de pouvoir surmonter les conséquences du génocide. Alain Benimana, coordinateur de Dukundane Family, nous explique les objectifs de cette troupe de danse : « L’idée principale était de nous retrouver autour d’un processus de création. La danse traditionnelle étant un art très répandu au Rwanda, nous avons décidé de nous exprimer à travers celle-ci. Les effets bénéfiques de cette troupe sur les rescapés sont vite apparus. La danse nous permet de lutter contre l’isolement et les comportements destructifs, de transmettre notre culture et l’importance de nos valeurs. Aussi nous sommes régulièrement invités à danser lors des mariages et autres cérémonies. Avec l’argent récolté lors de ces évènements, nous finançons les études de nos membres ou la mise en place d’une activité génératrice de revenus. Lorsque nous dansons, nous ré-habitons un corps et/ou un esprit meurtris dans le passé, nous apprivoisons de nouveau la beauté. Ce bonheur que nous octroie la danse est très utile dans la gestion de notre vie quotidienne ». La troupe de danse Indangamirwa rassemble 60 personnes, étudiant à l’université au Rwanda pour la plupart. Des danseurs, des chanteurs, des batteurs et aussi des poètes… La traduction d’« Indangamirwa », « ceux qui sont beaux à voir », ne pouvait pas être mieux illustrée.