Sacha Baron Cohen est un autre

Dans Le Monde*, ce brillant portrait d’un acteur à l’humour féroce et dévastateur, un Woody Allen dopé aux amphétamines : Sacha Baron Cohen, immortel interprète de Borat, de Brüno et du dictateur Hafez Aladeen. Extraits.

Il est riche, célèbre et talentueux. Génial même. Sacha Baron Cohen a un seul problème dans la vie. De taille. Il ne sait souvent plus comment il s’appelle. L’amnésie ne tient pas à son nom de famille composé.

La légende familiale raconte que son grand-père a fui la Biélorussie pour la Grande-Bretagne dans les années 1880. Sitôt installé, Chaïm Baron ajoutait « Cohen » à son patronyme, pour sceller une identité qui aurait pu lui valoir la mort dans son pays d’origine. (…)

Le comédien s’exprime toujours devant la presse au nom de ces personnages. S’épanouit en confondant son discours avec leur voix. Vit dans leur peau. Porte leurs habits. Même quand la caméra ne tourne plus.

Ainsi a-t-il revêtu pendant six ans le costume en tergal beige de Borat, l’un de ses Doppelgänger, ses doubles (…)  Et nulle trace de Sacha Baron Cohen. « Parfois », confia-t-il un jour, « je me perds tellement dans mes personnages que j’en oublie mon identité. Qui suis-je ?». Le comédien s’est toujours efforcé d’aborder cette question.  

Pas seulement à l’intention de son thérapeute. Devant les journalistes aussi : « Je tiens à préciser que je n’ai absolument aucun lien avec ce monsieur Cohen et soutiens sans réserve la décision de la République du Kazakhstan de traîner ce Juif en justice ».

Le comédien s’exprimait au nom de Borat, reporter kazakh, antisémite et homophobe. Il assurait aussi adorer jouer au ping-pong et tirer sur des chiens. A quel âge a-t-il perdu son pucelage ? 11 ans. Avec qui ? Sa sœur.

Prenant l’habit de Brüno, il ajoutait en 2009 : « J’adore les garçons juifs, même si je trouve ce Sacha Baron Cohen un poil surestimé. Le problème est que je n’arrive pas à trouver de petits garçons juifs en Autriche. Avez-vous une idée de l’endroit où ils pourraient se cacher ? »

Et, assumant l’identité de son nouvel avatar, un dictateur arabe, Sacha Baron Cohen précise : « Je hais l’Occident et Israël qui nous innondent de leur mépris, je pense ici aux dictateurs, la minorité la plus opprimée sur Terre !

La manière dont ces gens essayent de nous anéantir s’appelle un génocide. (…) Nous, dictateurs, souffrons tellement. Les sanctions économiques nous minent. Ahmadinejad ne peut plus s’offrir de cravate. Assad n’a plus les moyens de s’offrir du papier toilette ».

«Votre roi Oussama ressemble à un Père Noël sans abri » 

(…) Pourtant, la biographie de Sacha Baron Cohenne ne comporte rien de mystérieux : son père est comptable. Sa mère et sa grand-mère professeures d’aérobic. Cette dernière, 97 ans aujourd’hui, enseigne encore cette discipline, à Haïfa, en Israël.

A l’université de Cambridge, Sacha Baron Cohen rédige en 1993 un mémoire de maîtrise d’histoire sur le rôle des Juifs dans le mouvement des droits civiques. L’intitulé du mémoire de Sacha Baron Cohen, est fascinant : « L’Alliance entre Juifs et Noirs – Un cas d’erreur d’identités ». S’agit-il exclusivement d’un mémoire d’histoire ? Ou du futur art poétique de son auteur qui s’apprête à une carrière consistant à brouiller son identité ?

Après le succès de Borat, Cohen subit l’ire de plusieurs organisations juives, perturbées de voir un personnage tenir des propos antisémites. Avec Brüno, les organisations homosexuelles poursuivent Cohen. Pour The Dictator, c’est au tour de plusieurs organisations arabes de se plaindre…

(…) Lorsque, pour les besoins de Brüno, Sacha Baron Cohen s’est mis à la recherche d’un terroriste à interviewer, il a rencontré le candidat idéal en Cisjordanie en la personne d’Ayman Abou Aita, membre de la Brigade des martyrs d’Al-Aqsa.

Sacha Baron Cohen n’avait commis aucune entorse à son personnage, les cheveux lissés, teints en blond, un cheveu sur la langue, un anglais avec un accent allemand tronqué. Brüno pose une première question inepte. Une seconde, encore plus stupide.

Puis se permet de donner un conseil à son interlocuteur : « Laissez tomber la barbe, les mecs. Votre roi Oussama ressemble à un mage lubrique ou à un Père Noël sans abri ». Le visage d’Abou Aita devient blême, puis d’une effrayante dureté.

Il met alors son intervieweur dehors. « Sur la base de ce simple épisode, j’en déduis que les terroristes n’ont aucun sens de l’humour », estime Cohen. Le même Abou Aita réclame désormais 110 millions de dollars de dommages et intérêts à Sacha Baron Cohen….

(…) La mort obsède Sacha Baron Cohen et, en tant que dictateur, il imagine sa possible fin. « Je souhaiterais être enterré dans une tombe au milieu du désert sans la moindre inscription ». Que pourrait-on écrire, de toute manière, si ce n’est que cet homme ne sait plus comment il s’appelle ?

*http://www.lemonde.fr/style/article/2012/06/17/sacha-baron-cohen-est-un-autre_1719510_1575563.html

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