Sale temps pour la culture dans le sud de la Méditerranée

Miri Reguev, la nouvelle ministre de la Culture du gouvernement israélien veut mettre au pas le monde culturel israélien pour lequel elle n’a aucune sympathie : « Je savais que le monde culturel était ingrat. Et je n’aime pas travailler pour les gens ingrats. Ils sont hypocrites, coincés du cul et ingrats, et je n’ai pas envie de travailler pour eux ».  Et d’enfoncer le clou quelques jours plus tard en ajoutant : « Je savais pourquoi je ne voulais pas de ce poste. Je savais que je travaillerais pour des m’as-tu-vu » ! Belle entrée en matière vulgaire et bas du front.

Responsable de la censure au sein de l’armée entre 2004 et 2005, elle a confié à la presse israélienne qu’elle n’hésiterait pas à censurer les œuvres ne correspondant pas à sa grille de lecture nationaliste : « Je crois en la liberté d’expression, mais si je dois censurer, je le ferai ». Et ce ne sont pas des mots prononcés en vain, elle joint le geste à la parole : elle a supprimé des subsides à des productions artistiques qu’elle juge « antipatriotiques ». Qui aurait imaginé que le sinistre Jdanov (responsable de la politique culturelle sous Staline) aurait fait des émules en Israël 67 ans après sa mort.

Quelques semaines auparavant, le monde culturel marocain a également été exposé à de fortes perturbations. Le Ministère de la Communication a annoncé l’interdiction de diffusion au Maroc du film Much Loved du réalisateur marocain Nabil Ayouch. Cette décision est intervenue le 25 mai dernier après que ce film a été projeté au festival de Cannes. Pour le gouvernement marocain, il comporte « un outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine, et une atteinte flagrante à l’image du royaume du Maroc ».

« Coupable » d’avoir consacré son film à la problématique de la prostitution au Maroc, et donc de montrer un des aspects les moins flatteurs de la réalité marocaine, Nabil Ayouch a également subi une campagne de haine très virulente sur Internet et les réseaux sociaux, des menaces de mort, ainsi que l’agression au couteau d’un des acteurs du film. Et quand cette déferlante de haine ne suffit pas, certains conservateurs zélés puisent dans la rhétorique antisémite et complotiste : « Je me demande si ce ne sont pas les sionistes qui sont derrière tout ça pour semer la zizanie dans le pays », a déclaré le Président de l’Association de défense du citoyen.

Si l’attitude outrancière de Miri Reguev ne porte pas atteinte à l’intégrité physique et morale des artistes et des écrivains et si elle se heurte malgré tout à de vives critiques tant en Israël qu’au sein du monde juif, on ne peut en dire autant de Much Loved au Maroc. C’est la raison pour laquelle nous aurions souhaité voir les communautés marocaines de Belgique et de France se mobiliser pour dénoncer l’interdiction de ce film et le sort réservé à son réalisateur. Hélas, aucune réaction de leur part. Pire, dans un entretien accordé à un magazine marocain, l’acteur français d’origine marocaine, Jamel Debbouze, s’est évertué à encenser le Roi du Maroc en le présentant comme un ardent défenseur de la culture : « Une des choses qui m’a le plus motivé, c’est l’engouement de Sa Majesté à vouloir aider la jeunesse et la culture dans son ensemble » !

Que Jamel Debbouze et les Européens d’origine marocaine soient respectueux de la monarchie est une chose. Mais qu’ils feignent d’ignorer que cette même monarchie persécute les artistes et les intellectuels menant une réflexion critique sur leur pays en est une autre. Cet aveuglement et ce silence sont révélateurs d’un gâchis : porteurs d’une double culture, les Belges d’origine marocaine n’ont pas valorisé cette richesse qui leur aurait permis d’insuffler un vent de liberté dans un pays où le poids de la tradition écrase encore une jeunesse avide de changements et de démocratie. 

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