Directrice adjointe de France Culture, Sandrine Treiner se sert des mots pour redessiner le portrait d’une oubliée, Manya Schwartzman, dans L’idée d’une tombe sans nom (éd. Grasset). Un voyage au cœur de l’Histoire et du courage.
« On oublie que dans l’Histoire, les femmes sont si souvent muettes, invisibles », pourquoi ? L’Histoire tend à les gommer, parce qu’on s’appuie sur les archives et les écrits. Or, jusqu’au 19e siècle, elles sont les détentrices de la mémoire orale. Les seules traces écrites proviennent des hommes qui ne les intègrent pas. Il en résulte un énorme trou dans l’Histoire, car il nous manque la moitié des témoignages et de la connaissance de l’Humanité. A ce titre, j’estime qu’il y a quelque chose à réparer. La littérature peut justement combler ce vide. Le roman, c’est ce que l’Humanité a inventé de mieux pour comprendre et saisir le réel. Ainsi, les écrivains sont des gens qui détiennent, à leur insu, des secrets qui nous aident à vivre. J’avoue avoir tout appris dans les romans…
Qu’est-ce qui vous a donné envie de raviver les traces de Manya Schwartzman ? Les disparus me hantent. Ils menacent de m’absorber, alors je lutte contre l’effacement des traces. Ce n’est pas une démarche intellectuelle, mais quelque chose qui m’est absolument nécessaire. J’ai été attirée par la photo où figure Manya Schwartzman, parce que sa disparition crée un vertige. Sa sœur m’a dit : « Personne ne sait ce qu’elle est devenue, personne n’a cherché à le savoir ». Il fallait bien, dès lors, que quelqu’un le fasse. Cette femme n’est pas une étrangère ! Tout ce qui fait sa vie m’interpelle, que ce soit le monde juif, la Révolution ou la liberté. Je me sens plus proche d’elle que de mes contemporains. Peut-être est-ce Manya qui est venue me chercher, mais elle ne m’a plus lâchée.
En quoi « incarne-t-elle la Révolution » ? A travers son histoire, je m’intéresse à quelqu’un qui souhaite quitter le Shtetl, un lieu de pauvreté, d’enfermement et de danger. Cette jeune fille grandit dans une famille atypique, ne s’opposant pas au mouvement de libération de ses enfants, quel que soit leur sexe. Manya devient couturière à 12 ans, alors qu’elle aspire à faire des études. C’est donc la pauvreté qui la rend révolutionnaire. Elle dépasse sa condition de femme juive, car la religion est l’un des symboles à renverser. Cette héroïne désire changer le monde, tout en regardant toujours la vérité en face. Manya Schwartzman ne renonce à rien, or cette radicalité est sa force et sa faiblesse, puisqu’elle finit par se jeter dans la gueule du loup. Lorsqu’elle reconnaît son erreur, il est trop tard, mais elle parvient à sauver des vies en envoyant un dernier message aux siens. J’admire son sens de l’absolu.
Quelle leçon nous donnent cette femme et ses congénères ? A mes yeux, il s’agit d’une histoire contemporaine qui nous renvoie à de multiples questions. Voyez Odessa, qui s’inscrit dans un mouvement de ville idéale. Une ville, où l’on croit au progrès et à la liberté. Elle se constitue de « parias », comme Manya, venus créer une cité rêvée et cosmopolite. Croire au socialisme en Union Soviétique peut sembler utopique, or il y a chez elle une passion dans un monde qui en est désormais singulièrement dépourvu. La leçon ? Peut-être qu’il faut continuer à rêver…
En bref
De même « qu’on ne lit pas impunément », on ne se laisse pas happer innocemment par une mystérieuse inconnue. La route de Sandrine Treiner n’aurait jamais dû croiser celle de Manya Schwartzman et pourtant, il y a comme une évidence dans ce cheminement. Historienne de formation, la première a supervisé Le Livre noir de la condition des femmes, or la seconde fait partie des oubliées, celle dont l’Histoire n’a laissé aucune trace. « C’est le rôle des livres de réparer », alors celui-ci redonne vie à une jeune Juive révoltée. Manya se bat pour dépasser sa condition et contribuer à l’amélioration du monde. Elle quitte sa Bessarabie natale dans le but de bâtir un idéal : le socialisme en Union Soviétique. Or cette femme déterminée finit par tomber dans les griffes staliniennes, en 1937. Tel un petit Poucet, Sandrine recompose les pas de cette héroïne.
Sandrine Treiner, L’idée d’une tombe sans nom, éditions Grasser.
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