Comment préserver Auschwitz de l’oubli ? Le documentaire diffusé dans le cadre du ciné-club du CCLJ, ce mercredi 25 octobre 2017 à 20h, revient sur l’histoire tourmentée du plus grand complexe concentrationnaire du IIIe Reich après la Seconde Guerre mondiale. Et pose de nombreuses questions sur son avenir…
C’est une maison plutôt banale entourée d’un petit carré de pelouse. Dans le jardin, une balançoire, une maman qui s’affaire. Plus loin, le père de famille qui gare sa voiture dans le garage. « Jamais nous ne quitterons cet endroit ! », clame le jeune couple si fier d’avoir pu accéder à la propriété. Et pourtant, le malaise… Devant la maison et sous ses fondations se trouve le plus grand cimetière du monde : Auschwitz. Si le nom glace le sang, il n’empêche pourtant pas toute une ville de vivre comme si de rien était, ou presque. De l’autre côté du camp d’extermination, des locaux se font construire de grandes propriétés. Les marteaux tapent et les bétonneuses s’affairent dans la plus grande illégalité : le terrain devrait être inconstructible, mais l’Etat polonais a cédé sous la pression des habitants. Résultat, de la fenêtre de leurs chambres, les futurs propriétaires auront une vue imprenable sur les baraquements… Comment cela est-il possible ? Pourquoi donc le périmètre du camp d’Auschwitz n’est-il pas mieux protégé, préservé, voire sanctifié ? Interrogé par le remarquable documentaire de Jonathan Hayoun, ancien président de l’Union des étudiants juifs de France, le maire de la ville d’Oświęcim (Auschwitz en polonais) oppose le droit des habitants de sa municipalité à vivre normalement. A l’écouter, la « parenthèse nazie » n’aurait été qu’une goutte d’eau dans l’histoire de la ville. De là à transformer l’impératif de préservation de la mémoire en manne économique, il n’y a qu’un pas. Voilà quelques années, les habitants d’Oświęcim militaient pour la construction d’un centre commercial à l’entrée du camp…
Quel sens donner à Auschwitz ? Voilà la grande question soulevée par le documentaire. La réponse n’a rien d’une évidence. Victime d’une guerre des mémoires, le camp suscite depuis 70 ans d’intenses affrontements. Après sa libération en 1945 par l’armée soviétique, le site a tour à tour été pillé, aménagé et instrumentalisé par les autorités politiques et religieuses. Pendant la Guerre froide, les faits eux-mêmes furent détournés au profit des intérêts idéologiques de chacun, occultant souvent la singularité du génocide juif. En pleine reconstruction, la Pologne favorisa ainsi la mémoire de ses résistants, occultant par la même occasion la spécificité juive et l’existence même du génocide. Hier comme aujourd’hui, le site d’Auschwitz est lui aussi sujet à controverses. Après guerre, on délimita arbitrairement un périmètre consacré à l’exposition muséale du camp. Dès les premières années, on y exposa les tas de vêtements et de cheveux, les chambres à gaz et les murs d’enceinte barbelés. Mais une autre partie du camp fut dans le même temps laissée à l’abandon. Pourtant cruciale sur le plan historique et mémoriel, celle-ci se délabre aujourd’hui, servant de raccourci aux passants pressés, d’aire de jeux pour enfants et d’espace d’habitation.
C’est une réalité crue, aussi dérangeante que déplaisante que présente Sauver Auschwitz ?… Alors que les derniers survivants de l’Holocauste disparaissent, le film de Jonathan Hayoun a le mérite de ne pas éluder les nouveaux dangers qui menacent. L’un d’entre eux : le tourisme de masse. Visité par deux millions de personnes en 2016, Auschwitz attire chaque année des groupes de touristes aux pratiques parfois étranges. Comment les accueillir sans transformer Auschwitz en DisneyLand de la Shoah ? La question est épineuse et débattue, dans le documentaire, par des déportés eux-mêmes, des historiens et des experts. Ajoutons qu’elle prend tout son sens au vu de la vague de selfies pris dans le camp, sous le panneau « Arbeit macht frei » et autres lieux maudits de l’extermination des Juifs d’Europe.
Puisqu’il donne à réfléchir et renouvèle l’état de la recherche sur les questions relatives à la Shoah, il faut voir ce documentaire qui sera en outre suivi d’un débat en présence des réalisateurs.
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