Au cœur du yiddishland, les « Litvaks », les Juifs de Lituanie, ont imprégné le judaïsme à travers les siècles grâce à leurs engagements religieux, culturels et politiques. Cette civilisation juive originale sera mise à l’honneur au CCLJ à l’occasion de la Semaine de la Lituanie juive du 10 au 23 mai 2012.
On peut être surpris que Vilnius, la capitale actuelle de la Lituanie, ait au tournant du 20e siècle exercé une influence aussi considérable sur l’ensemble du monde juif ashkénaze, et du peuple juif dans son ensemble. Celle qu’on appelait même la Jérusalem de Lituanie a compté d’éminentes personnalités, dont certaines ont acquis une stature internationale : Marc Chagall, Sergueï Eisenstein, Emmanuel Levinas, Chaïm Soutine, Abraham Sutzkever, etc. Pour Henri Minczeles, historien spécialiste des Juifs de Lituanie et de Pologne, la position géographique de cette ville à la fois allemande, polonaise ou russe -s’appelant alors Wilna, Wilno ou Vilna selon la nationalité de la puissance souveraine- nous éclaire sur son importance comme creuset d’une civilisation juive exceptionnelle : « Au centre de l’aire culturelle litvak, Vilna est un lieu d’échanges commerciaux privilégié entre l’Est et l’Ouest, doté d’une industrie en plein essor. Mais la Jérusalem de Lituanie est aussi une ville au passé religieux prestigieux, dominé par la grande figure du Gaon de Vilna (Elie Ben Solomon Zalman, 1720-1797), le maître des Mitnagdim, qui mena une lutte sans merci contre les Hassidim ».
C’est surtout entre 1890 et 1939 que Vilna connaît une période d’effervescence culturelle et politique sans précédent. C’est en effet dans cette ville que se déroule ce que le grand historien Simon Doubnov appelle « les combats sans nombre du peuple juif sur les champs de bataille de l’esprit ». Une communauté juive plurielle et pluraliste va réussir à poser les fondements d’une culture juive moderne et multiforme ancrée dans son passé prestigieux. « Des hommes et des femmes ont maintenu vivace leur judéité et ont su développer une culture axée sur la langue yiddish », précise Henri Minczeles. « Tout en voulant rester juifs, ils furent européens, universalistes et internationalistes. Je regrette qu’on n’insiste pas suffisamment sur cette dimension fondamentale de la vie juive ».
Le yiddish domine
En dehors des traditionnelles académies talmudiques, des écoles laïques juives sont créées. Dans le réseau Cysho, l’enseignement est dispensé en yiddish et dans le réseau sioniste Tarbout, en hébreu. Bien que cette dernière langue connaisse un essor nouveau grâce au développement du sionisme, le yiddish domine largement. A la fois langue véhiculaire et langue de contact, le yiddish est une langue dans laquelle les masses juives s’expriment. C’est d’ailleurs ce qui explique l’importance accordée à cette langue par les fondateurs du Bund, le parti socialiste juif créé en 1897 à Vilna.
Mais lorsqu’on évoque le yiddish et Vilna, on ne peut faire l’impasse sur le Yidisher Visnshaftlekher Institut (YIVO). Fondé en 1925, cet institut scientifique juif regroupe des chercheurs réputés en histoire, linguistique, philologie, démographie, sociologie, pédagogie, etc. « Grâce à cette véritable université populaire avant la lettre, Vilna donnait le ton au monde intellectuel juif et contribuait également de façon décisive à la standardisation de la langue yiddish », rappelle Henri Minczeles.
Avec la Shoah, la communauté juive litvak est anéantie. Il ne reste presque rien de la Jérusalem de Lituanie d’avant-guerre. Des plaques marquent les lieux importants de l’avant-guerre et on peut visiter trois musées consacrés au judaïsme. Pourtant, l’essentiel est ailleurs. Comme le disait si bien Jean Jaurès, « la conscience retarde sur la vie » et le monde litvak n’a pas complètement disparu : plus d’un million d’entre eux avaient quitté la « Litvakie » pour perpétuer aux Etats-Unis, en Israël, en Argentine ou en France une certaine manière de vivre, une éthique exigeante qui les rendait à la fois semblables et différents des autres Juifs.
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