Sexe, humour et révolution

Se montrer nue peut-il aider à faire la révolution dans un pays arabe ? Cela oblige en tout cas tout un chacun à prendre position. Et donc à en révéler bien davantage que l’un ou l’autre bout de chair.

Elle s’appelle Alia al-Mahdi, elle a 20 ans, elle est égyptienne, elle s’affirme « athée, libérale, végétarienne et individualiste ». Et sur son blog « Journal d’une rebelle », elle vient de poster une photo d’elle. Nue.

Nue, nue ? Complètement nue. Vous voulez voir nos sources ? En voici une : http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/t/73281/date/2011-11-22/article/aliaa-elmahdy-blogueuse-egyptienne-nue/

Vous avez bien fait de vérifier : on n’est jamais trop prudent avec Internet. Mais, à présent que vous êtes certain qu’Alia al Mahdi est bien de sexe féminin, n’êtes vous pas vaguement déçu ? 

Après tout, le premier publicitaire venu en montre autant pour vendre un four à micro-ondes et air pulsé, non ? Sauf, bien sûr, que nous sommes en Egypte, pays arabe, pays musulman où la pudibonderie, l’hypocrisie  et la frustration sexuelle sont érigées en mode de vie.

Pays où le combat des peuples est toujours double : contre les dictateurs au pouvoir et contre les islamistes qui veulent les remplacer. Tous ayant en commun une même révulsion pour la liberté. Celle des idées comme celle des mœurs.

Et c’est là que la nudité d’Alia cesse d’être un objet de scandale ou un sujet de dérision pour devenir un acte politique. Ricanements des bien-pensants d’ici et d’ailleurs : « Ah, parce que montrer son cul est révolutionnaire, à présent ? »

Dès lors qu’on n’est pas dans le voyeurisme, pourquoi pas ? Encore une fois, nous sommes en Egypte, où, révolution ou non, règne, comme dans tous les pays arabes, le conformisme de pensée le plus absolu.

Même après le renversement du régime Moubarak, au moins 12.000 Egyptiens sont toujours poursuivis pour « atteinte à la dignité de la religion ». Certains ont été emprisonnés, d’autres placés en asile psychiatrique pour « immoralité et débauche ».

Le propre compagnon d’Alia al Mahdi sort de quatre ans d’emprisonnement pour « insulte à l’islam ». Et dans le combat pour la liberté que mènent les Egyptiens, la cause des femmes vient loin derrière les autres problèmes.

Au contraire, Frères musulmans et salafistes (ces partisans d’un retour à un  « islam originel ») ont toujours comme priorité la remise en cause des quelques acquis qu’elles ont pu arracher au pouvoir masculin.  

« Déshabillez-vous, regardez-vous dans un miroir et brûlez vos corps que vous détestez pour vous débarrasser de vos complexes avant de me lancer vos insultes racistes » Alia al Mahdi

C’est dans ce contexte que se montrer sans vêtements prend un sens particulier.  Tout comme l’idée qu’avait proposée peu avant Alia sur son blog : demander aux hommes de se photographier portant un voile par solidarité avec les femmes.

Dans les deux cas, il s’agissait de désarticuler par un humour à froid une situation supposée être le comble de la sagesse : si un homme portant le voile est ridicule, pourquoi voiler une femme serait-il sérieux ?

Et encore : le voici, ce corps, objet de tant de honte, de fantasmes, de peurs, d’interdits. Vous l’avez vu et le monde ne s’est pas écroulé. Peut-on passer aux choses sérieuses à présent ? La place des femmes dans la société, par exemple ?

La démarche a eu des résultats intéressants : bien entendu, la bave aux lèvres, les islamistes ont tonné contre cette « folle », « immature » et « prostituée », qui devrait « avoir  honte » et être poursuivie pour « mépris de la religion ».  

Ce à quoi, la jeune femme a répondu dans un court texte, déplorant la disparition des modèles nus à la faculté des Beaux-Arts du Caire depuis les années 70 et concluant par ce conseil qui -regrettablement- a peu de chances d’être suivi :

« Déshabillez-vous et, ensuite, regardez-vous dans un miroir, brûlez ces corps que vous détestez tant et débarrassez-vous de vos complexes sexuels avant de m’insulter et de nier ma liberté d’expression. »

Plus décevant, quoique sans doute peu étonnant, a été le manque de courage des militants libéraux. Certains craignent que ces photos soient récupérées par les conservateurs lors des prochaines élections. Comme si ces derniers manquaient d’augments…

D’autres ont tout compris : « c’est une tentative de diffamation des vestiges de l’ancien régime pour salir la révolution ». Un porte-parole du « Mouvement du 6 avril », (un des fers de lance de la révolte) a cru devoir nier tout lien avec Alia.

Il a aussi précisé : « Nous encourageons nos membres à être des modèles d’éthique. Comment pourrions-nous accepter un membre qui agit de la sorte ? » Bonne question. Par contre, Alia s’est trouvé des alliées inattendues… en Israël

Une quarantaine de femmes de Tel Aviv se sont dévêtues pour la soutenir. Détail intéressant : grâce à  un bras par ci et une grande pancarte (« Hommage à Alia al-Mahdi. Ses sœurs en Israël ») par là, la photo des Israéliennes est beaucxoup plus pudique que la sienne…

Broutilles que tout cela. L’essentiel est ailleurs. Grâce à Alia el Mahdi, on a enfin la réponse à cette interpellante question du philosophe et humoriste polonais Stanislas Jerzy Lec : « Les femmes nues sont-elles intelligentes ? ». Oui, cher Stanislas, définitivement oui.

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