Shimon Dzigan : les trois fils

Si, comme le disait Oscar Wilde « L’humour est la politesse du désespoir », peu d’humoristes ont été plus polis que Shimon Dzigan dans ce monologue qui date des années 1970, lorsqu’il travaillait en solo.

Pour écouter l’original en yiddish, cliquez sur la rubrique « En savoir plus » en haut  à droite de ce texte.

« Tiens, des petits oiseaux, des petits oiseaux, mais pour les riches, là, ils chantent ! Attendez, j’ai encore quelques minutes. Vous connaissez le docteur Zeev Lavy ? C’est mon fils, il est laryngologue : nez, gorge, oreilles.

Moi, je suis son père. En fait, je m’appelle Leibowitz, mais ça n’a pas d’importance, car Leibowitz est en yiddish et Lavy est en hébreu. L’important, c’est qu’il est un grand docteur. J’ai encore deux autres fils qui sont également de grands docteurs.

Celui du milieu est cardiologue et le cadet est interniste. Que le mauvais œil les épargne, trois fils, trois docteurs ! Tout ce que je souhaite, c’est de n’en avoir jamais besoin, de ces trois fils ! Excusez-moi, vous avez des enfants ?

Non ? Oh pardon, si j’avais su, je ne vous l’aurais pas demandé, car je sais à quel point j’aurais été seul si je n’avais pas eu d’enfants ! Vous savez, à mon âge on a toujours mal quelque part. Une fois, on a mal ici, une autre fois, là.

Ce n’est pas que j’ai besoin d’argent : j’ai heureusement une petite pension, grâce à Dieu, mais c’est la solitude… Vous savez ce qu’est la solitude pour une personne âgée ? Oui ? Alors j’ai bien pitié de vous.

Je n’ai pas ce problème car, que le mauvais œil les épargne, j’ai trois fils, l’un plus capable que l’autre. Je suis justement sur le point de rendre une petite visite à mon aîné, le laryngologue, pour qu’il me recommande à un de ses confrères, un dentiste, pour réparer mon bridge.

Mes fausses dents ne tiennent plus très bien, ça fait trois ans qu’il a promis de m’aider, mais comment trouverait-il le temps, il est si occupé. Je ne l’ai plus vu depuis plusieurs mois et, chaque fois que je lui téléphone, sa secrétaire me dit qu’il n’est pas là, qu’il vient de s’envoler pour un congrès.

Je vous le demande : s’il a des congrès dans le cerveau, comment pourrait-il avoir mes dents en tête ? Aie ! Non, ce n’est rien, juste une petite douleur au dos. Vous savez, lorsque j’ai réellement mal, je vais chez ma voisine.

Elle me pose des ventouses, me frictionne, me frotte, me masse. Elle masse si bien… Elle pourrait être un professeur en massageologie. Alors, quand l’aîné part en congrès, je m’adresse au second, le cardiologue. Mais là, il y a un autre problème, car il travaille jour et nuit.

Il a des milliers de clients et se fait un pont d’or.  La dernière fois que je l’ai vu, c’était à son anniversaire. Quel mois sommes-nous aujourd’hui ? Juin ? Son anniversaire tombe en janvier. Je lui avais acheté un cadeau, une luxueuse serviette en cuir.

Toute ma pension y est passée. J’ai dépensé tout mon mois pour son cadeau. Son anniversaire est tombé un vendredi. Le soir, il pleuvait et faisait si froid. Il n’y a pas d’autobus le vendredi soir, alors je m’y suis rendu à pied, dans la pluie et le froid.

De nombreuses voitures étaient garées devant sa belle villa. J’ai sonné à la porte et sa femme a ouvert la porte. Il a une femme exceptionnelle, une perle, on n’en trouve pas d’autre comme elle.

C’est une Autrichienne, elle s’appelle Mathilda. Chaque fois que je viens rendre visite à mon fils, elle me dit : « Chut papa, Tsvi dort, il est si fatigué, fatigué; je t’en prie papa, viens une autre fois ». Chaque fois que je veux voir mon fils, elle me demande de repasser une autre fois !

Où peut-on trouver, aujourd’hui, une femme aussi attentionnée. Elle a tellement peur qu’on puisse le réveiller ! Mais cette fois-là, elle l’a appelé. Elle m’a demandé d’attendre dans le hall d’entrée. J’ai attendu. J’entendais jouer de la musique dans le salon, les invités riaient et mon cœur éclatait de bonheur.

La porte s’est ouverte et mon fils, habillé comme un roi, est arrivé. Je lui ai donné son cadeau. Quelle joie ! Il était comme un enfant, il était tellement content que des larmes ont coulé de mes yeux. « Papa, m’a-t-il dit, attends, je vais t’apporter un verre de vin que tu boiras à ma santé ».

J’ai bu, il avait un goût délicieux, mais le vin était fort, je n’avais rien mangé et ma tête s’est mise à tourner. Mon fils m’a dit alors : « Tu sais, papa, il se fait tard pour toi, rentre à la maison, mais surtout, fais bien attention.

Dehors, il fait sombre et tu pourrais encore te perdre. Fais-le pour moi, je t’en prie, papa, fais très attention ! » Vous entendez comment un fils prend soin de son père. Voilà ce que c’est d’avoir des enfants, on sait qu’il y a quelqu’un qui se soucie pour vous!

Et mes petits enfants ! Si vous saviez quel plaisir j’ai de mes petits enfants ! Je ne me déplace jamais sans leurs photos. Ce petit garçon-là est de mon cadet,  l’interniste, c’est son fils. Sa femme est aussi médecin et ils travaillent tous les deux dans un hôpital.

Les gènes, chez elle, il n’y a que les gènes. Mais depuis que le petit est né, je n’ai plus le droit de passer le pas de leur porte. Elle a peur que je puisse apporter des bactéries. Elle a bien raison, qui sait combien de bactéries je peux transporter sur moi ?

Mais, ça ne fait rien. Quand je veux voir mon petit-fils, je n’ai aucun problème. Je sais quand la nurse va le promener au parc. J’y vais en avance et je me cache derrière un arbre. De là, je les vois jouer ensemble.

Il est si mignon, le petit, que je pourrais le manger tout cru. Un jour, il s’est approché de l’arbre où je me tenais. C’est comme s’il m’avait reconnu, il s’est mis à crier : « Regarde, le vieil ogre, il veut me manger, chasse-le d’ici. ! » Il est si malin, mon petit-fils, n’est-ce pas !

Quand on a des enfants, on sait qu’il y a quelqu’un pour prendre soin de vous, on sait qu’on a chez qui aller. Mais je ne sais pas chez qui aller en premier. Chez l’aîné ? Il est certainement à un congrès.

Chez le second ? J’aurais peur de le réveiller. Chez le troisième ? J’ai peur des microbes. Et justement aujourd’hui, oy, je me sens tellement mal. Est-ce que vous pourriez me conseiller un bon docteur ?

Mais, je vous en prie, que cela reste un secret entre nous. Si jamais mes enfants venaient à l’apprendre, ils auraient tant de peine… Faites-le pour moi, chut, je n’ai rien dit, je n’ai rien dit… »

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