Dans un ouvrage très bien documenté, Le mythe du grand silence (éd. Fayard), François Azouvi conteste la thèse largement diffuse selon laquelle la Shoah n’a pénétré la conscience collective française qu’à partir des années 1980. Il aborde cette question avec Henry Rousso, historien spécialiste de la mémoire de la Shoah en France, qui ne partage pas son point de vue.
Comment avez-vous été amené à considérer qu’il n’y a pas eu de chape de silence sur la Shoah en France dans les années d’après-guerre ?
François Azouvi : Je partageais l’idée largement diffuse selon laquelle il y avait eu un silence généralisé en France sur la Shoah après 1945. J’ai ensuite commencé à dépouiller systématiquement un ensemble de journaux, revues et périodiques français publiés dès le lendemain de la Libérationet àma grande surprise, j’ai découvert qu’on « a oublié qu’on n’avait pas oublié », c’est-à-direque l’extermination des Juifs n’a pas fait l’objet de ce grand silence que certains ont décrit pendant de nombreuses années. On en a parlé abondamment et parfois même de manière très précise en prenant la mesure de l’ampleur de l’événement, mais aussi de sa singularité.
Henry Rousso : Nos propres préoccupations morales, telle l’émergence d’un impératifdu souvenir dans les années 1980, nous auraient conduits à minorer la conscience que les contemporains avaient de l’extermination.François Azouvi a raison lorsqu’il constate que l’incroyable attention qu’on a accordée à la Shoah depuistrente ou quarante ans nous a entraînés à voir un silence là où il n’y en avait pas. Si la Shoah est certes présente, elle ne constitue pas en revanche un problème public majeur pour la société, comme c’est le cas à partir des années 1980.
Comment la mémoire de la Shoah est-elle entrée dans la conscience collective française ?
F. Azouvi : Il faut d’emblée préciser que la Shoah n’occupe pas en 1945 la place qu’elle occupe aujourd’hui dans la mémoire collective. La conscience de la Shoah se propage progressivement par cercles concentriques. On part d’un petit noyau restreint : les élites intellectuelles. Elles sont les premières à penser l’événement. Mais ce monde restreint s’étend très vite et dès les années 1950. On sort du cadre des intellectuels, et l’opinion publique commence à être concernée par la Shoah. Il faut aussi rappeler que dans les revues juives, on parle abondamment de cet événement. Dès 1945, des revues juives reparaissent et il y en a même une qui voit le jour pour être entièrement consacrée à la Shoah : Le Monde juif. L’objet essentiel de cette revue est d’évoquer ce qui est arrivé aux Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Les intellectuels et les publicistes juifs parlent. Ils commentent même abondamment ce que les intellectuels chrétiens écrivent sur la Shoah. Ce qui est en revanche très tardif, c’est précisément la saisie de l’événement par l’Etat. Il faut attendre les années 1980 pour que les autorités françaises commencent, contraintes et forcées, à s’emparer de la mémoire de la Shoah alors que la société civile les a de loin précédées et s’est acculturée relativement vite.
H. Rousso : Toute mon analyse de la mémoire de la Shoah en France repose sur l’idée de rupture, alors que François Azouvi l’inscrit dans une continuité par cercles concentriques. Si la thèse d’une imprégnation progressive de l’opinion, puis de l’espace public, enfin de l’action publique se révèle séduisante, elle n’explique pas le fossé qui existe entre la place quantitative et qualitative du souvenir de la Shoah dans le débat public des années 1990 et 2000 et celle qu’elle avait en 1945 ou en 1963. Il ne s’agit pas d’une simple évolution naturelle et prévisible, mais bien d’une révolution dans la perception du passé. Il est erroné d’affirmer que la reconnaissance des crimes de Vichy dans le cadre de la Shoah serait le résultat d’une longue maturation intellectuelle. En aucun cas, il y a une lente progression. Tant les procédures judiciaires (procès Barbie, Papon, etc.) que le discours du Vel d’Hiv de Jacques Chirac ou encore les restitutions et les réparations financières de la Commission Mattéoli ne doivent absolument rien aux écrits des intellectuels français. Toutes ces politiques publiques ont été entamées grâce à l’action collective d’associations juives d’anciens déportés. Les prémices de cette politique remontent à la fin des années 1970 avec les procédures judiciaires pour crime contre l’humanité, l’investissement des autorités publiques dans la mémoire et la multiplication des commémorations. Contrairement à ce qu’affirme François Azouvi, on change radicalement d’échelle parce que la Shoah devient dès les années 1980 une question publique structurelle de la conscience collective internationale. Ce qui n’est absolument pas le cas entre 1945 et 1960.
Pourquoi considérez-vous que la mémoire de Vichy a contaminé celle de la Shoah ?
F. Azouvi : Pour l’Etat, reconnaître sa responsabilité dans la déportation des Juifs de France revient à reconnaître le régime de Vichy. Or, Henry Rousso a parfaitement raison, il existe un « syndrome de Vichy » qui vise à occulter cette face sombre de la France. Dès que la mémoire de Vichy refait surface dans les années 1970, on a tendance à l’agréger à la mémoire de l’extermination des Juifs. On en fait un bloc, ce qui me paraît erroné dans la mesure où, comme je le montre dans mes travaux, la mémoire de la Shoah n’a jamais été occultée en France, contrairement à celle de Vichy. La prise de conscience du sort réservé aux Juifs est intervenue bien avant celle de la réalité du régime de Vichy. Il n’y a pas de syndrome de la Shoah, même si certains ont diffusé l’idée selon laquelle la France avait fait silence sur les deux événements. Et c’est à partir de là que se constitue le mythe du grand silence, à savoir que les Français n’ont jamais voulu entendre parler de la Shoah.
H. Rousso : Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de séparer ces deux mémoires. Cela me rappelle Pierre Laborie qui voulait séparer la mémoire de la Résistance de celle de Vichy. Cela n’a pas de sens parce que la problématique de l’Occupation a une unité dans l’expérience qu’en ont eu les Français. Dans la transmission de la mémoire de cette période, on ne peut donc pas découper les problèmes en différentes tranches. Si j’ai parlé de « syndrome de Vichy », c’est précisément parce que j’estimais que Vichy apparaissait comme le problème. Mais en aucun cas, je n’ai considéré que les questions de la Shoah et de la Résistance étaient hors sujet.
Le silence sur la Shoah s’est-il malgré tout abattu sur les familles juives après la guerre ?
F. Azouvi : Dans les familles juives touchées par la Shoah, il ne fait aucun doute que le silence a régné. Je pense en revanche que les historiens de la mémoire de la Shoah ont extrapolé ce silence et ce refoulement à l’ensemble de la société française. Comme les premiers à défricher ces questions de mémoire sont précisément des historiens juifs, ils ont spontanément généralisé ce qu’ils ont vécu dans leur propre famille. Je respecte la parole des rescapés lorsqu’ils affirment qu’on ne voulait pas les entendre. Mais à qui parlaient-ils ? A leur entourage familial. On demeure donc dans la sphère familiale. Je remarque aussi que de nombreux rescapés souhaitaient ne pas en parler et tourner la page pour mieux se reconstruire. Tout cela n’a pas empêché de nombreux rescapés de la Shoah d’écrire dès la fin de la guerre leur témoignage. Environ 150 récits de la déportation sont publiés en France entre 1945 et 1949 ! Les déportés ont donc parlé et écrit. Je constate d’autre part que les intellectuels chrétiens ont également consacré de nombreux textes à la Shoah. J’en tire la conséquence que les rescapés de la Shoah ont été entendus, même s’ils ont été confrontés au silence au sein de leur sphère familiale. Dans cette perspective, on ne peut plus soutenir la thèse selon laquelle les rescapés ont parlé, mais n’ont pas été entendus. Les traces trop nombreuses que j’ai pu relever attestent bien l’idée selon laquelle leur parole est passée.
H. Rousso : Je travaille sur la mémoire de la Shoah depuis plusieurs années et la question de la mémoire personnelle de cette tragédie n’entre absolument pas en ligne de compte puisque je suis en Egypte et mes parents n’ont pas connu de menace sur leur communauté juive. C’est la raison pour laquelle je pense que ce problème est anecdotique. En revanche, je demeure convaincu que la recherche doit encore s’interroger sur les significations et les catégories de silences. Il y a une marge entre le silence coupable ou honteux de certains témoins du drame et le silence volontaire, y compris parmi les survivants qui ne se sont pas tous exprimés, très loin de là. Il y a aussi une marge entre l’incapacité à distinguer les crimes et les victimes entre elles et le mutisme de nature traumatique. Concernant le silence des déportés juifs, on a cru à tort que le silence signifiait l’oubli. Comme si parler était la norme et qu’il est dans l’ordre des choses que les survivants parlent immédiatement après la guerre. Les rescapés se sont tus, mais ils n’ont rien oublié : ainsi, la rafle du Vel d’Hiv n’a jamais fait l’objet d’oubli au sein de la communauté juive. Avant que cela devienne une commémoration nationale,des associations juives d’anciens déportés organisaient depuis longtemps des commémorations de la rafle. Il faut donc réévaluer les années 1940-1950 sur un mode qui n’est pas anachronique, c’est-à-dire sans plaquer nos critères de parole et de transparence sur ceux en vigueur à l’époque. L’oubli, le silence et l’absence de transparence étaient des catégories légitimes après la guerre, sauf si elles étaient destinées à protéger des criminels.
Philosophe, François Azouvi est directeur de recherche à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris. Il a consacré ses travaux à des grandes figures françaises de la philosophie comme René Descartes ou Henri Bergson : Descartes et la France, histoire d’une passion nationale (éd. Fayard) et La gloire de Bergson, essai sur le magistère philosophique (éd. Gallimard). En 2012, il a publié Le mythe du grand silence. Auschwitz, les Français, la mémoire (éd. Fayard) dans lequel il démontre que la Shoah n’a pas fait l’objet d’occultation en France après 1945. Il s’est vu attribuer pour ce dernier livre le Prix François-Joseph Audifred de l’Académie des sciences morales et politiques, ainsi que le Prix Sophie Berluet 2012 du Centre national du livre.
Historien, Henry Rousso est directeur de recherche au CNRS. Il a participé à la création de l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) qu’il a dirigé de 1994 à 2005. Henry Rousso a d’abord travaillé sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de l’après-guerre, en particulier sur le régime de Vichy et l’épuration. Il s’est orienté ensuite vers l’histoire de la mémoire collective et des usages du passé. Il a notamment publié Le Syndrome de Vichy (éd. Seuil) en 1987 et Vichy. L’événement, la mémoire, l’histoire (éd. Gallimard) en 2001. Il a coécrit avec Eric Conan Vichy, un passé qui ne passe pas (éd. Gallimard) en 1996. Le dernier livre qu’il vient de publier en 2012, La dernière catastrophe. L’histoire, le présent, le contemporain (éd. Gallimard) porte sur la tension entre l’histoire et la mémoire, entre un présent que l’on ne veut pas voir passer et un passé qui revient hanter le présent.
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