Sholem Aleikhem fut le plus grand et le plus populaire écrivain juif de langue yiddish. A l’occasion du centenaire de sa mort, Yitskhok Niborski, professeur de yiddish* et Nadia Déhan-Rotschild, traductrice, évoqueront celui qui a conféré au yiddish ses lettres de noblesse. Tous deux se retrouveront pour une conférence au CCLJ le 21 septembre 2016 à 20h. Rencontre avec Yitskhok Niborski.
Comment expliquez-vous le succès de Sholem Aleikhem, tant auprès de la critique que du public ?
Yitskhok Niborski C’est un grand écrivain qui est en résonnance avec les attentes, les besoins et les goûts d’un lectorat juif d’expression yiddish de son époque. Lorsque Sholem Aleikhem commence à écrire, il y a peu de romanciers yiddish. Il contribue donc à former les goûts littéraires du lectorat juif en yiddish. En publiant dans la presse juive de nombreux articles et textes sur le yiddish et sa production littéraire, il milite également pour une littérature yiddish de qualité. Il insiste notamment sur l’importance de l’utilisation d’une langue plus pure, ainsi que sur des choix de thématiques puisés dans la réalité de la vie juive. Toutefois, il n’a pas rencontré le succès dès le début. Il connaitra un passage à vide pendant les années 1890, lorsque la presse yiddish est soumise à des lois discriminatoires en Russie tsariste. A la fin du 19e siècle, il réussit malgré tout à s’imposer comme l’un des écrivains juifs les plus populaires.
Le succès de Sholem Aleikhem et celui de la littérature yiddish en général sont-ils indissociables du développement de la presse juive ?
YN Certainement, car les maisons d’édition yiddish ne sont apparues qu’à la toute fin du 19e siècle, tandis que la presse juive existe déjà, même si elle connait des difficultés dans les années 1890 en Russie. Mais durant les périodes fastes de la presse juive, la littérature yiddish a fait des bonds en avant. Ainsi, lorsque parait en 1862 Kol Mevasser, le premier hebdomadaire en yiddish, on peut y lire des nouvelles de Mendele Moïkher Sforim, le « grand-père » de la littérature yiddish. Dans les années 1880, c’est aussi le périodique Volksblat, publié à Saint-Pétersbourg, qui permet à Sholem Aleikhem et à d’autres écrivains yiddish de se faire connaitre. Et c’est finalement avec le développement de la presse quotidienne yiddish (Fraynt, Moment, Haynt, etc.) au début du 20e siècle qu’on assiste à l’essor extraordinaire de la littérature yiddish.
Sholem Aleikhem est-il un produit de la modernité juive ?
YN Oui. A partir des années 1860, toute la littérature yiddish participe à l’avènement de la modernité au sein du monde juif. Un écrivain comme Sholem Aleikhem a labouré le champ de cette modernité. A travers ses livres, il évoque et dissèque tous les changements et les bouleversements que connait le monde juif. C’est ce qui fait de lui un écrivain de la modernité juive. Mais contrairement aux maskilim (tenants des Lumières juives), il n’est pas en rupture avec le monde de la tradition. Il est né dans un foyer attaché à la tradition, où les éléments de la culture moderne ont déjà fait leur apparition et ne sont pas bannis. Il n’a jamais fréquenté la yeshiva, car son père l’a envoyé dans un lycée russe. Ce n’est donc pas en lisant en cachette qu’il a découvert les grandes œuvres de la littérature russe comme de nombreux maskilim échappés de la yeshiva (école talmudique). Si Sholem Aleikhem a une bonne connaissance de la tradition juive, c’est précisément parce que son milieu, déjà influencé par la modernité, a maintenu un attachement à l’étude de la Torah, non pas d’un point de vue religieux, mais plutôt littéraire et philologique. C’est de cette culture dont Sholem Aleikehem est le porteur. Et comme il a grandi dans un shtetl (bourgade juive), il a aussi une bonne connaissance de ses institutions, de ses coutumes et de ses traditions. Mais ce qui singularise Sholem Aleikhem, c’est de s’être débarrassé du regard systématiquement critique sur le shtetl. Contrairement aux maskilim, Sholem Aleikhem envisage le shtetl de manière artistique, même s’il le fait avec réalisme. En dépit de ses engagements politiques, Sholem Aleikhem n’a jamais voulu apparaître comme un intellectuel cherchant à changer la société. Il se voulait avant tout créateur et artiste, alors que de nombreux écrivains yiddish restent très attachés à l’idée que l’écrivain doit exercer un rôle politique et national.
* Yitskhok Niborski enseigne le yiddish à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) et à la Maison de la culture yiddish-Bibliothèque Medem de Paris.
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