Le décès de Yasser Arafat ouvre de nouvelles perspectives au Proche-Orient. Le président défunt avait incontestablement perdu toute forme de crédibilité pour les responsables de la gauche comme de la droite israélienne.
Les premiers lui reprochaient, à raison, d’être le responsable de l’échec des négociations de Taba. Jamais encore, en effet, gouvernement israélien n’avait été si bien disposé à la concession : rétrocession de plus de 90 % des territoires occupés majorée de compensations territoriales complémentaires, partage de souveraineté sur Jérusalem et reconnaissance symbolique du droit au retour des réfugiés palestiniens. Le président de l’OLP ne se contenta pas de rejeter l’offre israélienne sans assortir son refus de contre-propositions qui auraient laissé penser qu’il voulait conduire les négociations à leurs termes. Au contraire, il surenchérit et multiplia ses conditions, en exigeant notamment l’installation des exilés palestiniens à l’intérieur des frontières israéliennes, ce qui aurait conduit l’Etat hébreu à un véritable suicide démographique. La gauche israélienne a d’abord cru que son interlocuteur recourrait à quelque stratagème diplomatique, recherchant prétextes et atermoiements pour faire monter la pression et obtenir davantage qu’elle ne proposait. La manoeuvre est fréquente dans ce type de négociations. Et l’évolution des positions israéliennes entre Camp David et Taba indique qu’elle avait jusqu’alors plutôt réussi à la partie palestinienne. Mais lorsque les Israéliens informèrent leurs homologues palestiniens qu’ils n’entendaient pas aller au-delà, qu’ils étaient au plus loin de ce qu’ils pouvaient concéder, ils comprirent que leurs partenaires n’étaient tout simplement pas prêts à la réciprocité. Contrairement à Ehoud Barak, qui préparait son opinion publique à l’abandon du «Grand Israël», Yasser Arafat n’avait toujours pas accepté d’imposer à la sienne le deuil de la «Grande Palestine». Probablement parce qu’il ne s’y était jamais résolu lui-même. Au-delà de la recherche d’un accord sur les modalités techniques d’application, Taba avait surtout fait naître une dynamique et un climat psychologique propices à la résolution finale du contentieux israélo-palestinien. C’est l’intransigeance d’Arafat -qui a tué dans l’oeuf ce nouvel élan- que la gauche ne lui a pas pardonnée.
Les seconds, qui ont succédé depuis au gouvernement d’Ehoud Barak, ont eu beau jeu de s’appuyer sur l’échec de Taba et l’irrédentisme d’Arafat -alors qu’ils en ont tiré un profit électoral- pour justifier la rupture totale du dialogue et l’enlisement de la situation globale. Pire, la complaisance d’Arafat à l’égard des milices terroristes et l’incapacité de ce dernier à agir en homme d’Etat acceptant de renoncer à son rôle d’éternelle victime des circonstances pour devenir un acteur de l’Histoire au prix d’un indispensable compromis réaliste, ont fourni à la droite israélienne l’alibi dont elle avait besoin pour soutenir que la paix n’était pas possible avec un interlocuteur si peu fiable.
Avec la disparition de celui-ci, l’argument ne tient plus. Le gouvernement d’Ariel Sharon est au pied du mur et la bonne volonté dont il fera preuve à l’égard de l’équipe actuellement en place à Ramallah révélera si son obstination à ne pas avoir traité avec elle, tant que le raïs la dirigeait, était ou non un leurre.
Revenir à l’essentiel
Tout dépendra également du comportement de la nouvelle direction palestinienne. Si elle introduit les réformes structurelles nécessaires à l’instauration de la démocratie, auxquelles le peuple palestinien a droit, si elle démantèle, autant que faire se peut en situation d’occupation, les réseaux terroristes, si elle prépare la rue à la nécessité d’un réel compromis, le gouvernement israélien rejoindra la table des négociations, sous peine de perdre à son tour toute crédibilité sur la scène internationale. C’est le moment pour Israël de poser un geste fort, et sur ce point, contrairement à ce que beaucoup d’observateurs européens ont trop longtemps affirmé, un revirement d’Ariel Sharon n’est pas à exclure. Le soutien de la gauche parlementaire à son plan de retrait de Gaza a prouvé qu’il dispose d’une majorité à la Knesset pour appuyer ses efforts en ce sens. L’instant peut être historique pour le Premier ministre israélien. Les signes envoyés par le pouvoir palestinien sont plutôt encourageants. Mahmoud Abbas n’a jamais fait mystère de son hostilité aux factions armées et au recours à la violence. Par ailleurs, la nouvelle administration américaine pourrait, elle aussi, s’inscrire dans une logique d’apaisement en forçant l’accord entre les deux parties. George W. Bush a en effet besoin de marquer des points sur ce terrain pour légitimer à moyen terme sa politique au Moyen-Orient.
Le contexte est donc assez favorable à la reprise des pourparlers. Mais l’avenir ne se conjugue pas au conditionnel. Ariel Sharon n’est pas Yitzhak Rabin, et Mahmoud Abbas, bien qu’il soit en bonne place, n’est pas encore élu. De plus, on le sait, les sorties de crise dans la région ont été, probablement plus qu’ailleurs, fréquemment retardées par l’emportement émotionnel qu’un événement insignifiant suffit parfois à déclencher. Cela posé, la poursuite de la politique actuelle, qui ne laisse entrevoir aucun espoir à ces deux peuples exsangues, ne serait bénéfique à personne. Il est temps que ce contentieux, entretenu par les ambiguïtés, les convoitises et les contradictions idéologiques du XXe siècle, soit réglé d’une manière juste et équitable, que la reconnaissance mutuelle et réciproque de la légitimité des deux peuples à vivre dans deux Etats distincts, côte à côte, sinon dans la concorde, au moins dans la paix, leur redonne enfin quelque dignité. Les deux hommes sont trop fins politiques pour ne pas en avoir conscience. Alors, qui sait?