Une caricature d’Emmanuel Macron a circulé sur internet et les réseaux sociaux durant la campagne. Sur ce dessin, l’ancien ministre de l’Economie de François Hollande apparaît vêtu d’un costume sombre, coiffé d’un haut de forme, l’œil tombant, le nez crochu, sans oublier le gros cigare dans une main et la faucille communiste dans l’autre lui servant de coupe-cigare.
Tous les codes antisémites des années 1930 sont repris dans ce dessin où Macron, entouré d’une galaxie des personnalités de droite et de gauche le soutenant, apparaît comme la figure repoussante du banquier juif sans patrie et comploteur, s’alliant à la fois aux banques de Wall Street et aux communistes de Moscou pour mieux assoir sa domination sur les peuples qu’il dépouille.
Mais pourquoi « enjuiver » Emmanuel Macron à travers cette caricature antisémite ? En fait, la réponse se trouve dans son curriculum vitae : il a travaillé entre 2008 et 2012 à la Banque Rothschild où il est devenu associé-gérant. Et depuis le début du 19e siècle, la stigmatisation des Rothschild occupe une place de premier plan dans l’imaginaire antisémite : cette famille de banquiers incarne la domination juive sur la finance, et par extension sur le monde. Les Rothschild ont remplacé la figure médiévale de l’usurier juif, en devenant un stéréotype que les antisémites exploiteront dans ses aspects les plus délirants de la conspiration mondiale et de la toute-puissance de la finance internationale. Il n’est donc pas étonnant que la complotsphère se déchaîne ad nauseam sur Emmanuel Macron avec des formules du type « Macron, c’est la Banque Rothschild qui en parle le mieux ».
D’autres obsédés du grand complot, mais plus connus du grand public, ont également sorti la grosse artillerie contre Macron. C’est le cas de Tariq Ramadan. Lors d’une conférence donnée le 27 janvier 2017 à Lyon, ce prédicateur islamiste a clairement exhorté les musulmans à ne pas voter pour Macron en insistant sur ses liens avec la Banque Rothschild afin de souligner, sans le dire explicitement, qu’il est lié aux Juifs. « Et on me dit : Macron, lui, il va beaucoup attirer les Français de confession musulmane. Et en fait, en gros, ça marche ! », déplore Tariq Ramadan. « Mais s’il vous plaît, étudiez qui soutient ce type ! Le type, il est directement lié à la banque Rothschild. C’est les banques qui sont derrière le type. Elles le façonnent et puis il vient avec un discours selon lequel il ne faut pas qu’on soit dur avec l’islam au nom de la laïcité. Il ne faut pas nous prendre pour des imbéciles. Le type, il joue un double jeu. Faites attention à la séduction politique ».
Certains ont tendance à l’oublier, mais en assimilant sans cesse le Juif au capitalisme et à la finance, cet antisémitisme économique a aussi imprégné une partie de l’extrême gauche. L’image symbolique des Rothschild se déployant comme une araignée tisse sa toile est un de ses ressorts les plus puissants. A cet égard, il n’est donc pas si surprenant de voir Jean-Luc Mélenchon s’enfoncer dans cette brèche indigne. A force de se profiler en pourfendeur des élites, des « oligarques » et des « médiacrates », il n’a pu s’empêcher de parler du « banquier Macron » ayant « rendu sa carte du PS pour aller à la Banque Rothschild ». Mélenchon s’était déjà illustré dans le même registre en 2013, lorsqu’il avait qualifié Pierre Moscovici, le ministre français de l’Economie (et juif), de « ministre qui ne pense pas français, qui pense finance internationale ».
Cette rhétorique antisémite s’étale sur plus de deux siècles en se répétant comme un disque rayé. Si les circonstances ont évolué au fil du temps, le contenu de cette prose haineuse frappe par ses constantes. La rémanence du mythe antisémite des Rothschild n’est pas un danger visant seulement les Juifs. Elle doit aussi inquiéter la société dans son ensemble, car cette haine et cette démagogie mensongère ont toujours été les outils préférés de ceux qui veulent se débarrasser de la démocratie ou en nier les principes.
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