Simon Epstein : 1930, une année clé

Dans son dernier livre 1930, une année dans l’histoire du peuple juif (Ed. Stock), l’historien israélien Simon Epstein s’attaque au mythe de la passivité juive face à la progression du nazisme. En s’appuyant sur des archives, il montre tous les efforts que les communautés juives ont entrepris pour ne pas se laisser entraîner dans la tourmente. Il viendra présenter son ouvrage au CCLJ le 10 février 2012.

Pourquoi avez-vous choisi l’année 1930 ? Elle me paraît très intéressante, car le piège planétaire dans lequel seront pris les Juifs européens à la fin des années trente se met progressivement en place. Les nazis réalisent leurs premiers succès avec 18% des suffrages lors des élections de septembre. Tous les pays d’immigration proche ou lointaine ferment leurs portes aux Juifs en adoptant des législations de plus en plus restrictives. Enfin, en Palestine mandataire, la première crise éclate entre les Britanniques et le mouvement sioniste. Les autorités britanniques refusent pour la première fois de donner les certificats d’immigration aux Juifs.

Face à ce piège, les Juifs sont-ils inactifs ? Pas du tout. L’activisme des Juifs européens est impressionnant. Ils sont très informés dece qui se passe dans leur pays et à l’étranger en matière d’antisémitisme et de danger potentiel pour le peuple juif. Ils organisent également la lutte politique, judiciaire et physique contre l’antisémitisme. Un sentiment d’appartenance à une communautéde destin s’exprime un peu partout dans le monde, même auprès des Juifs qui se considèrent comme émancipés ou assimilés. Le moindre événement qui concerne les Juifs est répercuté systématiquement dans les organes de presse des communautés juives.

Comment réagissent les Juifs d’Allemagne face à la progression des nazis ? Les Juifs allemands se battent intelligemment et inlassablement contre les nazis. Ils utilisent tous les moyens légaux et judiciaires. Ils créent également une organisation de défense physique d’une puissance impressionnante, et constituent une organisation de propagande et de communication où sont publiés des tracts, des brochures et des affiches sur les nazis. Les Juifs allemands seront pourtant vaincus en 1933. Même s’ils sont bien organisés, les Juifs représentent moins d’un pourcent de la population allemande alors que le nombre de nazis ne cesse de progresser.

Comment expliquer alors que se développe, au sein même du peuple juif, une rhétorique de la passivité des Juifs d’Allemagne face à la montée du nazisme ? Les Juifs du monde entier sont effrayés par la rapidité avec laquelle l’antisémitisme devient l’idéologie dominante dans un pays aussi civilisé que l’Allemagne. « Ce phénomène peut-il se produire dans notre pays ? », se demandent par exemple les Juifs de France ou de Pologne. Cette question les hante. En admettant que la communauté juive d’Allemagne, la plus puissante et la plus organisée au monde, n’a pas pu vaincre l’antisémitisme, les Juifs d’Europe ne peuvent tirer qu’une seule conclusion, et elle est insupportable : si l’ennemi antisémite est fort, toutes les défenses juives seront anéanties. Comme il est désespérant, voire impossible pour ces Juifs de reconnaître que les Juifs allemands ont été écrasés alors qu’ils se sont battus avec courage et détermination, la mobilisation juive d’après 1933 doit fondamentalement reposer sur l’idée fausse que les Juifs allemands n’ont rien fait pour barrer la route aux nazis. En supposant qu’ils n’ont rien fait, tout devient possible pour les Juifs des autres pays.

Quelles leçons les Juifs peuvent-ils tirer de cette période ? Nous ne devons pas mépriser nos pères. Ils se sont bien battus et s’ils ont été anéantis, ce n’est pas parce qu’ils étaient idiots ou lâches, mais précisément parce que l’ennemi était plus fort et plus nombreux. La seconde leçon qu’on peut tirer est de ne jamais oublier que la lutte contre l’antisémitisme a ses limites. Les Juifs sont forts quand l’antisémitisme est marginal. Dès qu’il devient une force portée par plus de 30 ou 50% de la population, les défenses juives s’effondrent complètement. Comme cette leçon ne suscite que le désespoir, les Juifs ont du mal à l’accepter.  

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