Simon Gronowski répond à Joël Kotek

Suite à la publication sur ce site de l’article de Dr Joël KOTEK, intitulé « Ni victime, ni bourreau. Tous libérés, une farce grotesque et perverse » (4/5/13), Simon Gronowski nous prie de publier le droit de réponse suivant.

Cher Joël,

J’ai lu ton article paru le 4.5.2013 sur le site du CCLJ.

Passant sur le ton souvent condescendant de ton texte, je souligne ce qui suit :

1) tu considères Koenraad Tinel comme un nazi :

– voir les parenthèses dans : « …entre le « Juif » Simon Gronowski et le (fils et frère de) nazi Koenraad Tinel »;

– « notre traumatisé, Koen, appartient à ces enfants perdus de la Flandre qui en vinrent par haine des Belges et des Juifs à suivre Hitler… » ;

– « L’autre, l’enfant de collabo, apparaît, quant à lui, excusé de tout devoir de repentance… :

– « …Désormais libéré de sa conscience coupable… » ;

tu oublies que Koenraad était un enfant de 6 ans quand Hitler est entré en Belgique et n’a aucune responsabilité; il n’a pas à s’excuser ni à se repentir;

2) «… ‘déportés’ flamands, fuyant la victoire alliée ». Feignant de préciser que la ‘déportation’  fut volontaire et non létale… » :

Koen et moi n’avons jamais parlé de « déportation des collabos », mais de panique et de fuite ;

3) « Le ‘boyau de la mort de Dixmude’… servant à justifier l’hostilité des flamingants envers les francophones, est un mythe, une légende ; la grande majorité des sous-officiers et surtout, des sergents et des caporaux étaient flamands et donnaient leurs ordres en flamand » ;

je n’entrerai pas ici dans cette controverse d’historiens et de politologues;

4) « le livre est une œuvre relativiste, destinée à libérer la Flandre de sa mauvaise conscience » ;

le but est la volonté flamande de faire passer un passé qui n’arrive toujours pas à passer ; l’idée est de convaincre qu’au-delà de leur faute (Tinel en convient), les collabos ne furent pas tant des bourreaux que des victimes » ;

« On croit rêver, à moins de comprendre que l’objectif de l’opération médiatique est bien moins de parler de la Shoah que de réconcilier les flamands avec leurs pères ».

j’ignorais que tel était le but de mon livre;

5) Tu écrits : « Les lamentations du talentueux artiste flamand n’appellent en rien au pardon mais à l’amnistie« . Il n’est nullement question de l’amnisitie dans mon livre; quant à mon pardon, je l’ai donné uniquement en mon nom personnel et à une personne déterminée, le frère de Koenraed.  

6) « Désormais libéré de sa conscience coupable, il (Koenraad) peut traiter les israéliens de racistes. Lorsqu’il se rend, en effet, à Auschwitz, aux bras de son grand copain, son unique commentaire revient à traiter de « racistes » les lycéens israéliens qui errent, drapeau à la main, devant les sinistres chambres à gaz » :

a) ce ne sont pas des « lycéens qui errent », mais des groupes organisés de tous âges qui défilent, drapeaux israéliens flottant au vent ; nous y avons même vu, par hasard ce jour-là (lors du reportage de Canvas), des régiments entiers de l’armée israélienne, rouleaux de la Torah en tête ;

b) tu admets que les drapeaux israéliens à Auschwitz, « c’est parfois maladroit et bêtement rassurant » ;

en tout cas c’est contre-productif et cela peut choquer ; Koen a été choqué mais n’a jamais traité ces manifestants de « racistes » ; quand j’ai dit « C’est de la récupération », il m’a demandé : « C’est aussi un peu du racisme, c’est vrai ? » ; j’ai répondu notamment : « Ils ne s’intéressent pas tellement aux victimes, mais uniquement à la promotion d’un pays; Il faut interdire tous les drapeaux ici, parce qu’ici c’est un  lieu de drame universel »; Koen est un artiste (dessinateur et sculpteur), profondément antiraciste ;

c) « Nier le caractère juif de la Shoah… » : il n’en est pas question,

« … dont Auschwitz reste le symbole absolu » : tu indiques  que 8% des victimes n’étaient pas juives ;

7) « A croire David Van Reybrouck , le témoignage de Simon serait carrément surnaturel  par sa façon de refuser d’être pris en otage par des sentiments de haine et de vengeance » ;

– tu n’as pas compris que David dit au contraire que mon témoignage n’a rien de surnaturel et n’est pas dû au hasard, mais à la culture et à l’attitude;

– tu cites des auteurs, Wladislaw Szpilman, Aharon Appelfeld, Imre Kertesz, André Schwarz-Bart, Primo Levi, Elie Wiesel ou encore Simone Veil, qui n’étaient pas non plus rongés par la haine et la vengeance; je n’ai jamais prétendu être le seul ; tu me mets en bonne compagnie ;

mais les autres, ceux qui cultivent leur « victimité », qui notamment seraient incapables de pardonner, sont-ils libérés de leurs sentiments de haine et de rancune ?

8) il n’a jamais été question de « Poser Koenraad Tinel en victime de la guerre, au même titre que Simon… » : nous avons toujours dit que notre douleur n’est pas comparable (voir page 60);

Conclusion

1. Après m’avoir accusé d’être habile, malicieux, pervers, etc…,  tu dis in fine: « La vraie question est de savoir comment le brave Simon Gronowski…[a] pu se laisser piéger ? »

là tu es un peu dur pour moi mais je ne suis pas fâché ;

2. Sous ton titre « Une farce grotesque et perverse »,  tu changes le mien « Ni victime ni coupable  Enfin libérés » qui devient « Ni victime, ni bourreaux. Tous Libérés ».

« Tous libérés »… ?

Es-tu toi-même libéré d’un certain système de pensée ?

Ta réaction (et celle d’autres Juifs) ne s’explique-t-elle pas par la pensée que mon livre bousculerait des idées reçues, apporterait un ballon d’oxygène à un atavisme communautaire, comme une brèche dans le mur de l’obscurantisme ?

3. Tu dis : « J’espère que mon ami Simon ne m’en voudra pas trop… » : je ne t’en veux nullement, je m’honore d’être ton ami et respecte absolument ta liberté d’opinion;

« …lui qui a connu mon père sur son lit d’hôpital » : c’est vrai, je connaissais et aimais beaucoup ton père, Sam Kotek, un ami de la famille de George Brykman  qui m’a recueilli durant 2 ans après la guerre (Simon Gronowski, L’enfant du 20e convoi, Renaissance du Livre 2013, page 209).

« J’espère sincèrement qu’il en sera de même de Koenraad » : pas de problème.

4. Enfin, coïncidence extraordinaire, tu signales que ton père connaissait et était également l’ami du même Koenraad Tinel, les deux familles étant gantoises ; je le savais, Koen me l’avait dit.

Ton père ne pouvait ignorer le passé de cette famille, passé bien connu à Gand.

Ce n’était pas un ami si « lointain » puisque Koen lui a offert un dessin « qui trône depuis plus de 20 ans dans ta chambre ». Ton père a été peut-être mon précurseur.

Comment peux-tu me reprocher d’être l’ami de Koenraad, fils de nazi, alors que ton propre père l’était et que tu dors depuis 20 ans sous un de ses dessins ?

Cher Joël,

Nous menons, depuis longtemps, depuis toujours, le même combat: contre le fascisme, le racisme et l’antisémitisme, pour la paix et la démocratie, pour un monde meilleur. Je ne comprendrais pas que nous ne puissions nous entendre.

J’aimerais te rencontrer avec Koen. Je suis certain que par une conversation amicale et franche nous pourrons résoudre les malentendus et trouver une plate-forme amiable sur les quelques points qui nous divisent.

Bien cordialement à toi,

           Simon,

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