SNCF, déportations et Juifs américains : le bal des hypocrites ?

« Réparations »* ! Longtemps, ce simple mot a suffi pour déclencher d’assourdissantes querelles. Entre Juifs et non-Juifs comme entre les Juifs eux-mêmes. Et même de nos jours, 70 ans plus tard, cela continue

On a oublié aujourd’hui la violence des manifestations du début des années 1950 au sujet des « réparations » que l’Allemagne allait verser tant à Israël qu’aux survivants de la Shoah afin de tenter de compenser un tant soit peu leurs souffrances.

L’opposition israélienne était si remontée contre les négociations entre David Ben Gourion et le Chancelier d’Allemagne Konrad Adenauer que son chef, le futur 1er Ministre Menahem Begin retrouva ses reflexes de commandant de l’Irgoun, un groupe terroriste qui sévissait avant la création de l’État juif :

Il fit envoyer un colis piégé au Chancelier allemand ! Découvert, l’engin n’arriva pas jusqu’au dirigeant allemand mais tua le policer qui tentait de le désamorcer…. Une mort inutile puisqu’en définitive, l’accord se fit. Pour le plus grand bien d’Israël, d’ailleurs.

Les réparations qu’en parallèle, l’Allemagne accepta de verser des réparations aux Juifs suscitèrent des débats aussi vifs même si là encore, cet argent facilita leur à accession à une nouvelle vie.

Par la suite, de nouvelles et souvent brutales polémiques éclatèrent lorsque les survivants obtinrent, non sans mal que les États (dont la Belgique) restituent des biens volés. Entre autres au niveau communautaires, sur la manière d’utiliser les fonds ainsi récupérés.

En 2006, éclata une crise d’un nouveau genre : la famille de l’ancien député Vert Alain Lipietz réclama excuses et indemnisations non plus à l’État français mais à une entreprise. Et pas n’importe laquelle : 

La Société Nationale des Chemins de fers Français (SNCF) accusée de complicité de crimes contre l’humanité pour avoir déporté dans des conditions inhumaines 76.000 Juifs et plus de 13.000  Tsiganes, résistants, communistes, homosexuels etc.  

Certes, les faits étant bien sûr avérés, demander des excuses de l’entreprise était des plus  compréhensible. Mais était-il judicieux de réclamer des dommages- intérêts pour des crimes commis 60 ans plus tôt ?  

La question mérite au moins d’être débattue ne serait-ce que pour l’image peu plaisante qu’elle donne des survivants qui semblaient –à tort certainement- davantage motivés par le gain que par la justice.

Un investissement de centaines de milliards $

Quoi qu’il en soit, après avoir obtenu dans un 1er temps, 60.000 €, la famille Lipietz perdit en appel puis devant le Conseil d’État, ce qui mit fin à son action. Les juges avaient été sensibles aux arguments de la SNCF, à savoir :

Dès l’armistice (22 juin 1940), les chemins de fer de la « zone occupée », furent réquisitionnés par les nazis et tous les fonctionnaires de la SNCF  soumis aux lois de guerre allemandes: désobéir à un ordre était passible des travaux forcés voire de la peine de mort.

Mais si l’affaire était terminée en France, ce fut  pour mieux rebondir aux États-Unis :  plusieurs États voulaient moderniser leur réseau ferroviaire, trop longtemps délaissé au profit de l’avion et de la voiture.

Un investissement  qui se chiffrait en centaines de milliards de dollars et dont la SNCF, forte du succès de son TGV, espérait bien se tailler une belle tranche…. Sauf que plusieurs organisations juives l’attendaient au tournant.

Début 2010, elles firent pression –non sans succès- sur les États concernés (la Californie, la Floride et le Maryland) pour qu’ils refusent que la SNCF participe aux appels d’offre tant qu’elle n’aurait pas « clarifié son rôle » dans les déportations.

Elles agitaient aussi la menace de déposer plainte pour complicité de crime contre l’humanité. Le nouveau PDG de la SNCF, Guillaume Pépy tenta de clamer le jeu. Fin novembre, en Floride, il prit le contrepied de ses prédécesseurs.

Pour  la 1ère fois, il exprima  « sa profonde peine et son regret pour les actes de la SNCF, réalisés sous la contrainte ».  Un discours qu’il réitéra fin janvier 2011, devant les organisations juives de France, cette fois. 

L’année suivante, la SNCF ouvrit ses archives pour la période 1939-1945  aux chercheurs « afin de renforcer sa démarche de transparence sur le passé de l’entreprise »  Mais tout cela ne suffit pas et les menaces de procès se multiplièrent..  

La France engagea alors des négociations directes avec le gouvernement fédéral de Washington. Un accord fut conclu en décembre 2014 :  Paris verserait 60 millions $ à un fonds américain afin d’indemniser les quelques milliers de déportés survivants américains.

En échange, la SNCF bénéficierait de « l’immunité de juridiction » qui la protègeait de toute poursuite judiciaire  Problème réglé donc. A une formalité près : la validation de l’accord par le Parlement français. Sauf que pas du tout.

Fin mai 2015, plusieurs députés, de droite comme de gauche s’indignèrent de la formulation du texte qui semblait relier la République à « l’État français » du maréchal Pétain. Comme l’expliqua alors le député UMP Pierre Lellouche :

«La République française peut reconnaître les crimes de Vichy, mais ne peut pas être considérée comme débitrice, coresponsable de ces crimes». Des éclaircissements furent donc demandés à Washington. Ce qui ne change rien quant au fond.

Le texte sera sans nul doute amendé par les Américains puis ratifié par les Français. La SNCF pourra participer aux appels d’offre.  Les survivants recevront de l’argent. Ne se plaindront que ceux qui n’aiment pas danser au bal des hypocrites.

Car qui peut croire que la brusque repentance du PDG de la SNCF soit sincère ? Ou que la France s’est soudain émue du sort des victimes américaines de la déportation ? N’a-t-elle pas plus simplement calculé que cela valait la peine de céder 60 millions $ dans l’espoir d’en gagner  des milliards ?

Hypocrites aussi les dirigeants américains qui ont fait plaisir à bon compte (ce sont les Français qui payent) à leurs électeurs -et donateurs- juifs.  Quant aux organisations juives, sachant la SNCF, et donc la France, coincée, n’ont-elles pas aussi abusé de la situation ?.

Comme Ésaü avec son droit d’aînesse, n’ont-elles pas vendu le droit à la mémoire et le respect dû aux survivants de la Shoah pour un plat de lentilles ?  Triste gens en vérité, triste affaire.

*Sur le sujet : « Les réparations allemandes et leur impact sur la mémoire » (http://www.cclj.be/sites/default/files/etude_142.pdf)

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