Socialement à gauche, moralement à droite : danger !

Quand le pape Benoît XVI tient les propos lamentables sur l’usage du préservatif en temps d’urgence, il ne viendrait à l’idée d’aucune personne raisonnable, a fortiori engagée à gauche, de tenter de défendre l’indéfendable. L’ancien Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi est clairement classé à droite. Sur le plan moral : l’affaire du préservatif ne constitue, oserait-on dire, que la goutte de sperme qui fait déborder le vase. Et sur le plan social, chacun garde en mémoire sa condamnation sans appel des théologiens de la libération, qui mettaient en application la doctrine sociale de l’Eglise.
Quand Tariq Ramadan, travaillant un temps pour la municipalité de La Haye, demande aux femmes musulmanes circulant dans les rues d’avoir le regard humblement fixé sur le bitume, il soulève un problème plus difficile puisqu’il est catalogué « à gauche » sur le plan sociopolitique et participe aux « forums sociaux ». La complaisance d’une certaine gauche à l’égard de celui qui n’avait pas hésité, lors du 300e anniversaire de la naissance de Voltaire, à empêcher que l’on joue à Genève sa pièce Mahomet, laisse pantois. Mais on voit le « raisonnement » par lequel certains tenants de l’émancipation humaine défendue par Marx l’athée intransigeant en viennent à cautionner la bigoterie religieuse à visage politiquement correct : d’abord, Ramadan (défenseur du droit de porter le voile à l’école ou dans les administrations publiques) est de gauche et défend prétendument les plus vulnérables. Ensuite, son conservatisme moral se trouve édulcoré par une rhétorique subtile : Ramadan a en effet affirmé, à propos de l’affaire du Mahomet de Voltaire, qu’il ne s’agissait pas de censure, mais de « délicatesse » à l’endroit des damnés de la terre dont les sensibilités religieuses risqueraient d’être heurtées par cette pièce. Faut-il rappeler que personne n’est obligé de voir une pièce ou de lire un livre, et que si l’on peut être heurté, c’est parce qu’on l’a librement choisi ? Mais le mal était fait : le censeur était, par la magie du verbe et la jobardise d’un certain public, devenu un progressiste délicat. Qui se prononce alors contre le progrès et le respect des « sensibilités » ?
Quand Dieudonné crée en France un parti antisioniste à l’occasion des élections européennes du 7 juin 2009, il est de très bonnes âmes pour nous rappeler la vieille distinction entre antisionisme et antisémitisme. Il est certes a priori possible de critiquer radicalement la politique du gouvernement israélien, voire le projet sioniste dans son ensemble, sans verser dans l’antisémitisme. Mais le mot « sioniste » a tellement -du temps de la défunte Union soviétique- servi de paravent politiquement correct à la dénonciation des Juifs et de leur influence supposée sur le cours du monde, qu’il faut au moins examiner les prétentions des antisionistes actuels. Or l’affaire me semble d’une limpidité cristalline : créer un parti antisioniste en France indique qu’il ne s’agit pas d’une discussion légitime de la politique israélienne, mais d’une prétention à lutter contre l’influence juive chez nous. Et puis, le label de champion de l’infréquentabilité accordé au négationniste Faurisson clarifie la question de façon définitive. Faurisson n’est anti-israélien que par contrecoup : son projet premier consiste à poursuivre la politique nazie d’effacement des traces du génocide. Mais Dieudonné est aussi « à gauche » sur le plan social, et, dans son entreprise très douteuse de mise en concurrence des victimes, il défend les Noirs, les Arabes et les humiliés, contre l’emprise « sioniste ». Même s’il est périlleux de passer trop rapidement des responsabilités du discours à celle de l’action, on voit que c’est exactement le discours tenu par les tortionnaires d’Ilan Halimi. Les exemples que j’ai cités sont évidemment de gravités différentes, et il n’est pas question pour moi de confondre le Pape ou Tariq Ramadan, qui restent des adversaires respectables, avec le fondateur d’un parti antijuif qui nous rappelle le pire de l’affaire Dreyfus. Mais la « défaite de la pensée », pour parler comme Finkielkraut, est ici patente. Et très troublante au demeurant.

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