Sophie Rechtman nous a quittés

Présidente de l’Enfant caché, Sophie Rechtman est décédée ce dimanche 1er mai 2016. Engagée depuis les années 1960 dans la vie communautaire, elle s’est longuement investie dans le combat pour le mémoire de la Shoah, notamment en créant et en présidant l’association l’Enfant caché.

Pendant de nombreuses années, l’association L’Enfant caché était associée à une personne : Sophie Rechtman. Elle a non seulement participé à la création de cette association en 1991, elle l’a présidée et elle l’a même incarnée, même si d’autres militants aussi investis que dévoués ont contribué à l’essor de cette association de la mémoire de la Shoah.

« Sophie est la personne phare de notre association », déclarait Denis Baumerder, administrateur de l’Enfant caché, à l’occasion de l’attribution du titre de Mensch de l’année à Sophie Rechtman en 2004. « Elle trouve les mots qu’il faut pour traduire les sentiments des enfants cachés. Lorsqu’il y a désaccord aux réunions du conseil d’administration, elle arrive toujours à rétablir le calme : elle blague en yiddish, nous fait rire et l’ambiance redevient sereine. Elle ne perd pas son sang-froid, reste toujours lucide, comprend bien les problèmes. Dans les négociations avec les institutions, elle réussit chaque fois à garder le cap et à défendre les intérêts des enfants cachés. Elle a contribué à faire de L’Enfant Caché l’une des organisations juives les plus nombreuses, en créant un esprit pluraliste au sein de l’association pour faire avancer notre agenda : transmission de la mémoire, défense des intérêts de la communauté, lutte contre la résurgence de l’extrême droite »

Sophie Rechtman, de son nom de jeune fille Granos, est issue d’une famille juive, très religieuse, arrivée de Pologne à Bruxelles dans les années 20. Enfant cachée, séparée brutalement de ses parents à 8 ans, elle a été privée d’une bonne partie de la mémoire familiale.

Cachée d’abord à la campagne, elle trouve refuge à Uccle, près du Dieweg, rue du Château d’Eau. Ses parents se cachent dans la même rue. Au début, ils voient Sophie le soir, en cachette, mais doivent bientôt renoncer à ces dangereuses visites. Les contacts se font plus rares et distants, ainsi lorsque Sophie voit sa mère au Dieweg, assise sur un banc, de l’autre côté de la rue, sans qu’elles ne puissent se parler. Leur dernière rencontre est fortuite : Sophie prend le tram avec la personne qui la cache, s’assied face à sa mère et la regarde, sans pouvoir lui parler ni lui sourire. « Maman est partie en 1943, prise par le gros Jacques. Puis, papa a été dénoncé par un voisin. Il était à Auschwitz et Bergen Belsen d’où il s’est échappé », expliquait Sophie Rechtman.

Au milieu des années 1960, Sophie Rechtman s’engage dans la vie communautaire en se joignant aux réunions de travail des anciens résistants juifs. Elle travaillera au Centre de documentation sur Israël et le Moyen-Orient (CID) et militera activement à l’Union des anciens déportés juifs de Belgique. Sophie Rechtman dirigera ensuite le Comité des coordinations des organisations juives de Belgique (CCOJB).

En mai 1991, à New York, se tient la première Réunion internationale des Enfants juifs cachés pendant la Seconde Guerre mondiale. Sophie Rechtman y assiste. Au retour, les participants prennent la décision de s’associer. « J’ai décidé d’aller à New York. Je savais que je ne rencontrerais personne qui avait vécu ce que j’avais vécu comme enfant cachée. On ne se connaissait pas et on s’est découvert dans l’avion. Nous voulions parler, raconter. J’ai réalisé mon bonheur : les autres avaient vécu l’enfer. C’était la grosse émotion de ma vie de me retrouver avec quelque 1.600 enfants cachés. Elie Wiesel, qui était présent, nous a demandé pardon de ne jamais s’être inquiété de ce que nous avions souffert », se souvenait Sophie Rechtman.

Sophie Rechtman aimait rappeler avec modestie et humour qu’elle est devenue présidente de L’Enfant Caché par hasard. Comme elle était déjà vice-présidente de l’Union des Déportés et qu’elle connaissait les rouages communautaires, c’est sur Sophie que les regards se sont tournés lors du choix du président.

La sociologue Maya Klein avait souligné la qualité précieuse du travail de mémoire de la présidente de l’Enfant Caché : « A travers sa personne, Sophie offre une tribune aux enfants cachés et à ceux qui n’ont pas de mots pour exprimer leur vécu. Lorsqu’elle parle dans les écoles, elle reste très discrète, mais donne la parole aux enfants, écoute, transmet, fait un énorme travail d’ouverture sur la société. C’est grâce à elle que l’association est si vivante et active ».

Autant de qualités que peuvent souligner celles et ceux qui l’ont côtoyée dans ce travail de mémoire auprès des élèves des écoles primaires et secondaires. Ainsi, Véronique Ruff, ancienne animatrice au programme La haine, je dis non ! du CCLJ et co-auteure avec Florence Caulier (responsable écoles primaires du programme La Haine, je dis non !) du livre Sophie, l’enfant cachée, insiste également sur la force du témoignage de Sophie : « Elle donne donc une voix aux enfants juifs cachés dans des familles non juives pendant la guerre, avec les difficultés de vie et les sentiments souvent confus qu’ils ont pu ressentir et ressentent encore 70 ans plus tard. A cet égard, notre livre ne s’adresse pas qu’aux enfants, nous pensons qu’il peut figurer dans toutes les bibliothèques, car il apporte un éclairage supplémentaire sur la souffrance des enfants cachés et son corollaire indispensable à leur reconstruction : que cette souffrance soit reconnue ».

Personne attachante, chaleureuse et toujours à l’écoute de l’autre, Sophie Rechtman a été honorée du titre de Mensch de l’année en 2004 aux côtés de Rik Szyffer, un grand résistant juif armé pour lequel elle avait un profond respect.

Les membres du conseil d’administration ainsi que tout le personnel du Centre communautaire laïc juif David Susskind (CCLJ) présentent à sa famille et à ses proches leurs plus sincères condoléances.

Les obsèques de Sophie Rechtman auront lieu ce mercredi 4 mai 2016 à 11h30 au cimetière juif de Kraainem

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