Des survivants de la Shoa ont publié des ouvrages consacrés à cette période tragique de leur existence. Souvent, le récit s’achève lorsque la guerre se termine. Que s’est-il passé ensuite? Comment ces Juifs qui ont survécu ont-ils repris le cours normal de leur existence? Qu’ont-ils transmis à leurs enfants?
Dans son dernier livre Né après (Editions de La Martinière), Guy Konopnicki, romancier et journaliste français, répond à ces questions. En tentant d’expliquer ce qui rend viscéralement juif un ancien communiste et un chantre de la laïcité comme lui, il restitue parfaitement l’univers judéo-popu du Paris d’après-guerre. Celui des enfants de confectionneurs, de chiffonniers, de coupeurs de peaux… : tous ces ouvriers juifs et ces révolutionnaires du Yiddishland dont les enfants se sont intégrés en France.
Konopnicki se plonge dans son univers familial de l’Est parisien. Toutefois, on ne peut s’empêcher de penser aux quartiers populaires de Bruxelles qui ont été le point de chute de nombreux immigrés juifs d’Europe orientale. Bien qu’on évolue aujourd’hui dans un environnement social différent de ces anciens quartiers juifs, il reste une fibre qui se met à vibrer très fort lorsqu’on retrouve un tas de choses liées à cet univers disparu. Si l’on songe aux conditions misérables dans lesquelles beaucoup de Juifs évoluaient à cette époque, il ne faut pas regretter la disparition de ce petit monde : Les Juifs que je connaissais travaillaient dur, même et surtout ceux qui, par miracle, étaient revenus des camps. Ils s’affairaient sur la machine à coudre ou sur la table de coupe dans des petits appartements dont la salle à manger tenait lieu d’atelier. On perçoit donc que travailler dans les schmatess était vécu comme un mal provisoire. Pourvu que les enfants puissent étudier et devenir docteur, avocat ou ingénieur, car comme Konopnicki l’explique avec humour, les schmatess sous toutes leurs formes, ça ne donnait pas beaucoup de schmaltz (gras). Schmatess rimait plutôt avec tsuress (soucis).
Marquée par l’histoire immédiate, la relation au monde juif de toute cette génération a été avant tout politique. Qu’ils aient été communistes ou sionistes, tous ces Juifs étaient persuadés qu’après la guerre, le monde devait changer radicalement. Konopnicki assume pleinement son passage au sein de la mouvance communiste juive qui a été un formidable espace de formation pour sa génération. Sans rien justifier de cet engagement, il refuse cependant d’occulter cette part d’histoire dont il porte la marque et le souvenir. Il a vécu cette expérience de l’intérieur et à aucun moment, il ne cherche à régler ses comptes avec le passé, avec l’histoire.
A l’instar de nombreux militants du Cclj issus de la mouvance communiste, Konopnicki constate avec inquiétude la distance qui le sépare aujourd’hui de ses anciens compagnons de route du parti et de leurs héritiers de l’altermondialisme. Ce militant de la paix, critique à l’égard d’Israël, vit un profond malaise dont lui et ses semblables ne se débarrasseront pas de sitôt : un mur de haine et d’incompréhension m’interdit d’engager tout débat sérieux au milieu d’énervés qui tiennent Israël pour le principal responsable des malheurs du monde et évoquent la «finance mondiale» en des termes qui laissent parfois songeur.