Steve Maman : « Schindler juif » ou imposteur ?

Il affirme avoir sauvé 128 femmes yézidies victimes de Daesh parce que, comme dit le Talmud « Qui sauve une vie, sauve le monde ». Mais des critiques de plus en plus nombreuses s’élèvent contre lui, y compris celles des yézidis eux-mêmes…

La belle aventure du canadien Steve Maman débute fin 2014. Jusqu’alors, ce Juif pratiquant d’origine marocaine vivait avec sa femme et ses six enfants à Montréal où il gagnait (bien) sa vie en restaurant et vendant des voitures anciennes.

« Et puis, raconte-t-il « J’étais devant mon ordinateur et je suis tombé sur des photos de femmes et d’enfants emprisonnés par Daesh**. Je venais de voir « La liste de Schindler »*  et je me suis dit que je devais agir.»

Grâce une connaissance, le chanoine Canon André White, ancien vicaire d’une église de Bagdad, il commence en aidant trois familles chrétiennes à fuir l’Irak. Puis, il entreprend de  « racheter » les esclaves sexuelles de l’État islamique.

Au début, il paye les rançons de sa poche. Puis, incapable de suivre, il crée en juin de cette année une ASBL « Liberation of Christian and Yazidi Children of Iraq » (CYCI) et lance une campagne sur le site de financement participatif Gofundme.

A ce jour, il a ainsi récolté 680.000 $ et sauvé 128 femmes et enfants, âgés de 3 à 35 ans. La presse canadienne, puis mondiale a vite rendu compte de ses actions en le surnommant le « Schindler juif ».  Une comparaison qu’il récuse… un peu :

« Je trouve qu’il est inapproprié de m’appeler ainsi, mais si cela contribue à sensibiliser à la cause alors qu’il en soit ainsi », explique-t-il en rendant hommage aux bénévoles « Juifs, Musulmans et Chrétiens qui rendent cela possible »

Côté pouvoirs publics, Stève Maman, qui a rencontré à plusieurs reprises le 1er Ministre canadien et la représentante de Ban Ki Moon chargée des violences sexuelles, assure que, même s’ils ne le soutiennent pas officiellement, ils apprécient son action.

Mais, à côté de louanges universelles, les actions du « Schindler juif » suscitent aussi un nombre croissant de critiques. Et les plus dures viennent… des yézidis eux-mêmes ! Dans une lettre ouverte, une vingtaine de leaders de leur communauté s’en sont pris à Maman et son CYCI.

Et pas n’importe lesquels : le chef spirituel des yézidis, deux députés du Parlement irakien, les chefs d’un groupe de défense de leurs droits, des avocats, des professeurs d’université… Tous réclament des preuves que des personnes ont bien été libérées.

 « S. Maman entretient le cycle de la terreur »

Une députée explique : « Nous avons fait le tour de tous les camps où sont réfugié les yézidis. Personne ne connaît Steve Maman».  Autre interrogation : alors qu’il n’avait encore recueilli que 80.000 $, le site web de S. Maman affirmait déjà avoir secouru 102 femmes et enfants.

«Tant de libérations pour une somme si faible semble douteux ». Et puis où se trouvent ces femmes à présent? Le CYCI déclare qu’elles ont été envoyées dans un camp pour personnes déplacées du Kurdistan à la tête duquel se trouve le chanoine Andrew White.

Mais le Haut-Commissariat des Nations pour les réfugiés indique ne connaître aucun camp dirigé par une personne de ce nom…. Dernière accusation : «  en payant pour ces libérations, le CYCI ne se retrouve-t-il pas à financer les activités de l’EI ? »

Stève Maman a répondu de son mieux à toutes ces imputations. Concernant la dernière: « Je ne parle pas à l’EI, je ne finance pas l’EI, je ne traite pas avec l’EI. Celui-ci revend ces femmes et ces enfants à des courtiers en Irak. C’est avec eux que nous négocions »

La faible somme payée au début ? « À l’époque, cela coûtait de 50 à 250$ par personne. C’est à présent que les courtiers réclament 3.000, parfois 4.000 $ par personne ». (Mais les familles irakiennes payent beaucoup plus pour récupérer un proche : entre 25.000 et  40.000$…)

Quant aux preuves, elles ne manquent pas, explique M. Maman : «On note l’identité des gens libérés, on prélève leurs empreintes digitales, on filme, on prend des photos. Puis leurs noms sont enregistrés au « Bureau du génocide »*** de Dahuk, dans le Kurdistan irakien »

Financer l’EI ? « Il est richissime à milliards, mes malheureux milliers $ n’y changent rien ». Tel n’est cependant, pas l’avis d’une association canadienne contre le viol qui vient de porter plainte contre lui en pour « financement du commerce du sexe de l’EI ».

De son côté, le directeur de l’Observatoire canadien sur l’aide humanitaire estime : « il entretient le cycle de la terreur.  L’État islamique va continuer à enlever des filles parce qu’il sait qu’il y a un acheteur potentiel au bout du compte.

Du coup, mi-aout, GoFundMe a suspendu la campagne de dons de M. Maman. D’autant que, selon une avocate spécialisée dans la lutte contre le financement illégal, le CYCI commettrait aussi des infractions criminelles :

« Cet organisme viole la loi canadienne en fournissant, en toute connaissance de cause, des biens à une organisation terroriste reconnue. Il enfreint de même les résolutions de l’ONU sur le la lutte contre le terrorisme de même que le régime de sanctions contre la Syrie »

Par contre, le président de l’Association des yézidis de France « salue  et encourage l’action de M. Maman. Son intention est belle et il est symboliquement fort et important que s’exprime une telle solidarité. Nos deux peuples partagent une histoire si douloureuse ».

Quant au « Schindler juif », il défend son opération et évoque une campagne de de désinformation lancée contre lui par les médias : « C’est comme dans la Rome antique, les gens veulent voir du sang et la presse le leur fournit ».

« D’ailleurs, conclut-il, qui faut-il croire ? Les travailleurs humanitaires qui consacrent leur vie à sauver ces malheureux  ou des personnes qui critiquent depuis des bureaux et des avions? » C’est effectivement une bonne question.

* La liste de Schindler raconte l’histoire d’un industriel allemand qui sauva la vie de 1200 Juifs.

**Daesh, État islamique (EI), Organisation de l’État islamique (OEI), Isis sont quelques uns des noms de  l’organisation terroriste qui sévit en Irak et en Syrie

***« Bureau du génocide », nom familier donné au « Bureau des questions relatives aux otages » qui tente d’identifier et d’insérer les yézidis kidnappés par Daesh

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