« Suite française », de Saul Dibb

Publié en 2004, plus d’une cinquantaine d’années après la mort de son auteure déportée à Auschwitz en 1942, Suite française obtient le prix Renaudot. Son adaptation à l’écran, servie par quelques beaux rôles, séduit par son humanité.

Qu’on se le dise, tous les ingrédients de la guimauve y sont : TF1 qui achète les droits du livre événement -une œuvre remarquée pour sa qualité littéraire, mais surtout pour l’histoire de son manuscrit ressuscité-; un film tourné en anglais « pour une plus large diffusion »; une romance entre un soldat allemand et une Française… Aïe + aïe + aïe n’égalent pourtant pas « Oy ». Sans basculer vers le film d’auteur, l’opus est plus nuancé qu’il n’y paraît et les sentiments éclosent avec tact. Les grands enfants, ados et quelques adultes formatés au manichéisme de Walt Disney pourront constater ici qu’il n’y a pas sur Terre que des bons et des méchants, mais aussi des bons hypocrites et des méchants sensibles, des rares héros et de nombreux couards, et même des gens qui ont un peu de tout, des traits somme toute ordinaires, juste exacerbés par les circonstances.

Irène Némirovsky

Il aura en effet fallu plus de cinquante ans après la mort de l’écrivaine à Auschwitz, en 1942, pour que Denise Epstein déchiffre les écrits de sa mère. Son père lui avait confié, quelques mois après la déportation de sa femme et juste avant la sienne, une valise contenant des carnets. Persuadée qu’il s’agissait du journal intime d’Irène, elle s’était longtemps refusée à le lire. Elle finit par se pencher sur la minuscule écriture et retranscrit ce qui s’avère être une saga épique sur fond de guerre, en cinq volumes. Suite française réunit les deux premières parties : « Tempête en juin » décrit l’horreur et le chaos de l’exode de juin 1940; « Dolce » raconte la vie des habitants d’un village, confrontés à l’afflux des réfugiés parisiens et à l’occupation des forces allemandes – il fait l’objet du film. Le troisième roman, « Captivité », n’existe qu’à l’état d’ébauche. Les quatrième et cinquième livres « Batailles » et « La paix » se résument à leur titre.

UGC présente…

Le film, entièrement tourné en décors naturels, principalement en Belgique, à Nivelles et à Marville s’ouvre sur des images de juin 1940, lors de l’invasion allemande de la France. Les habitants de Bussy, un village proche de Paris, apprennent qu’ils vont devoir loger tout un bataillon allemand. Lucile Angellier (Michelle Williams), dont le mari est fait prisonnier, a déjà fui Paris et trouvé refuge chez son austère belle-mère, Madame Angellier (Kristin Scott Thomas). Les deux femmes sont contraintes de loger un jeune officier allemand, Bruno von Falk (Matthias Schoenaerts)…

Saul Dibb, le réalisateur, s’est focalisé sur la manière dont la guerre était perçue par des civils et en particulier par les femmes, Suite française ayant été écrit par une femme. S’attelant à illustrer que la peur, le courage et la lâcheté n’ont pas de frontières, le film dépeint, à travers sa galerie de personnages, comment chacun compose avec l’ennemi, en fonction de son rang social, de ses convictions ou de ses désirs ou sentiments naissants. Il est peu question de Juifs. Le jeu de Kristin Scott Thomas, dure et sèche, est impeccable, Michelle Williams touche par sa fraîcheur et sa détermination, Matthias Schoenaerts offre, quant à lui, une interprétation sensible. Mention aussi à Lambert Wilson dans le rôle du vicomte de Montmort. La caméra du générique de fin caresse l’encre bleue des mots dessinés par Irène Némirovsky; on parcourt ses ratures, ses lignes barrées, son écriture manuscrite et des taches d’encre ou d’eau absorbées par le papier à grains, comme vous le serez peut-être par les images de cette fresque humaine, dans tous les sens du terme.

Bio express 
D’origine ukrainienne, laïque, intégrée à la société française, la romancière Irène Némirovsky est issue d’un cercle bourgeois juif. Elle vit à Paris avec son époux et ses deux filles jusqu’à ce que l’invasion allemande les oblige à se réfugier dans un village de Bourgogne. C’est de ce lieu où elle se croit en sécurité qu’elle s’inspire pour créer le village fictif de Bussy. Romancière reconnue déjà en 1939, sa personnalité a été critiquée par la presse juive de l’époque, offensée par ses écrits peu amènes vis-à-vis des Juifs du shtetl, ainsi que ses descriptions sévères et stéréotypes -physiques notamment- de Juifs. Son attitude n’était pas différente des Juifs allemands ou français envers leurs homologues d’Europe centrale… La romancière reste, pour ce regard, controversée. 
Suite française, un film de Saul Dibb. D’après le roman éponyme d’Irène Némirovsky, prix Renaudot 2004. Avec Michelle Williams, Kristin Scott Thomas, Matthias Schoenaerts, Sam Riley, Ruth Wilson, Tom Schilling, Lambert Wilson. Durée : 1h47. Sortie : 15 avril 2015.
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