Sur le terrorisme, les Juifs et le lien entre les deux

Seule communauté délibérément ciblée, les Juifs d’Europe se trouvent en première ligne du front face au terrorisme islamiste. Cette menace pose la question de leur avenir sur le Vieux Continent. Contrairement à ce qu’ils ont subi dans les années 1930, les Juifs peuvent librement choisir où ils vivront. Trois options s’offrent à eux : rester en Europe, émigrer Outre-Atlantique, ou faire leur alya en Israël.

Si la comparaison entre l’attaque terroriste du 11 septembre 2001 à New York et Washington et celles des 7-9 janvier 2015 à Paris a un sens, c’est celui-ci : dans les deux cas, la violence islamiste a bouleversé de fond en comble l’ordre du jour national, puis, par extension, international. De ce point de vue, elle aura bel et bien constitué une ligne de partage entre un avant et un après. Cela dit, tout distingue les deux expériences. Aux Etats-Unis, cet après fut essentiellement militaire et globalement désastreux. En France et en Europe, on ne sait pas de quoi l’après sera fait, il vient seulement de commencer. Une chose est certaine : l’Amérique est une île lointaine; l’Europe est dans l’œil du cyclone.

Il y a plus. Si le formidable élan de solidarité et d’exaltation des valeurs qui fondent la démo-cratie interdit de condamner l’avenir, il n’en demeure pas moins que les fondamentaux démographiques, sociaux, politiques et culturels y sont plus fragiles qu’Outre-Atlantique. Français et Européens ne savent pas comment intégrer des masses d’immigrants de deuxième et troisième génération, citoyens de leurs pays, mais restés pour certains en marge de leur société et de leur culture. Et les démagogues sont à l’affût, ils profitent du désarroi des gens pour poser (parfois) de bonnes questions et proposer (toujours) de fausses solutions. Ils ne cessent d’agiter le spectre de l’immigration; mais Merah, Nemmouche, les frères Kouachi, Coulibaly sont -étaient- des citoyens français.

Pour les Juifs d’Europe, une autre différence saute aux yeux. Aux Etats-Unis, ils sont soumis au lot commun; ici, ils se trouvent en première ligne du front, seule communauté sciemment, délibérément ciblée. Pas qu’eux, certes. A Madrid, à Londres, à Paris, on a tué des « croisés ». Mais les Juifs ont droit à un traitement privilégié. Refuser de voir cela serait stupide et irresponsable. On tue des Juifs parce qu’ils sont juifs. Et, outre ces accès de rage meurtrière, on harasse des Juifs parce qu’ils sont juifs. Lorsqu’un Juif prend le soin de cacher sa kippa d’un couvre-chef et de dissimuler son étoile de David avant de sortir dans l’espace public, lorsqu’il lui faut traverser des cordons de police pour conduire ses enfants à l’école, la vie devient irrespirable.

Que faire ? D’abord, identifier le problème et le comprendre. Non, nous ne sommes pas dans les années 30 du siècle dernier, comme des esprits hâtifs, ignares ou manipulateurs voudraient nous le faire croire. Les Etats français, belge ou britannique ne sont pas antisémites, ni la presse, ni l’opinion publique. Bien au contraire, dans ces pays, l’Etat est solidaire de ses citoyens juifs et tente de son mieux de les protéger. Quelle meilleure illustration à cela que le discours, admirable, du Premier ministre Manuel Valls à l’Assemblée nationale, lui qui a proclamé haut et fort que la France sans les Juifs ne serait plus la France ? Le problème est que, pour des raisons que j’ai dites, l’Etat démocratique est faible, sa capacité d’imposer un cadre de valeurs commun à l’ensemble de ses citoyens compromise, le contrat social sur lequel il est assis, ébranlé. De cet affaissement, tous paient le prix, et les Juifs plus que les autres.

La possibilité du choix

Une fois ce constat établi, il restera à l’individu juif le choix entre trois options. Car, à l’inverse des années 30 du siècle dernier, il a le choix. S’il est attaché corps et âme à son pays, à sa langue, à sa culture, il fera le choix de rester et de lui faire, malgré tout, confiance. Il travaillera alors du mieux de ses capacités à préserver et renforcer la démocratie, seul régime à l’abri duquel il peut vivre et prospérer. Si, pour des raisons religieuses ou communautaires, il se sent en exil, et que les événements qu’il vient de subir le confortent dans ce sentiment, il fera le choix du départ. Il partira aux Etats-Unis ou au Canada, en échangeant ainsi un exil pour un autre, plus confortable; ou il décidera que l’exil, décidément, il a donné, et fera alors le choix de l’alya.

Je ne me donnerai pas le ridicule de donner des conseils aux Juifs de France, de Belgique ou d’ailleurs. Je dirai simplement que, pour un sioniste, l’appel aux Juifs du monde entier de le rejoindre en Israël afin de réaliser le projet historique du « rassemblement des exilés » est naturel. Mais pas sous le coup de la panique, au nom de je ne sais quelle urgence existentielle. Après tout, il n’existe plus de « Juifs du silence », seulement des Juifs de choix. A eux de se déterminer, librement, armés de leur raison, de leurs croyances et de leurs capacités. La possibilité du choix, voilà le plus beau cadeau qu’Israël ait offert aux Juifs de la Diaspora.   

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