Tania Crasnianski « Lorsqu’on s’appelle Himmler, Göring ou Mengele, le nom constitue un fardeau que l’on porte à vie »

Avocate pénaliste, Tania Crasnianski vit entre l’Allemagne, Londres et New York. Avec Enfants de nazis, elle publie chez Grasset un premier livre qui dévoile un pan méconnu de l’Histoire du IIIe Reich : le sort réservé aux enfants des lieutenants d’Hitler. 

D’où vient l’idée de se pencher sur le destin des enfants de nazis ?

Tania Crasnianski Le point de départ a été Mathias Göring, le petit-neveu d’Hermann Göring, qui s’est converti au judaïsme. Je me suis intéressée à la question suivante : si des petits-neveux endossent une telle culpabilité, quelle peut être celle des enfants ? De l’adhésion au rejet total, comment vivre avec un passé familial aussi effrayant ? On constate que les enfants ayant vécu dans la dévotion de leur père ont plus de mal à prendre leurs distances. C’est notamment le cas des filles uniques dont j’évoque le parcours. Gudrun Himmler ou Edda Göring ont été incapables de prendre du recul et d’accepter le rôle de leurs pères dans la Solution finale. Il est impossible pour elles de faire la part des choses et d’admettre que ces hommes qui envoyaient à la mort des millions d’innocents pouvaient être également des pères aimant à leur égard. Chacune se retranche derrière cet amour, font valoir qu’il était impossible que leur « papa » ait commis de tels méfaits.

A la fois terrifiant lorsqu’il raconte les méfaits d’Himmler, Mengele et Hess, et terriblement « normal » lorsqu’il évoque les rapports de ces derniers avec leurs enfants, votre livre vérifie la thèse développée par Hannah Arendt, celle de la banalité du mal…

TC Après la guerre, ne pouvant nommer l’innommable, on a cherché à voir en ces hommes des monstres, à les diaboliser pour expliquer l’inexplicable. Primo Levi a une très belle phrase à cet égard : « Les monstres existent, mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux, ceux qui sont plus dangereux ce sont les hommes ordinaires ». Tel est le cas pour Eichmann, mais également pour tous ces pères, ces hauts dignitaires nazis, que je cite dans mon ouvrage. Pour être un des pires criminels de l’Histoire, il n’y a nul besoin de l’être également à la maison. On retrouve au gré des portraits évoqués différents types de relations père/fille ou père/fils, tous les schémas parentaux existent. C’est cela qui est effrayant : on aimerait voir chez ces gens-là des monstres très éloignés de nous, parfaitement identifiables. Mais la réalité est plus complexe…

A vous lire, il semble qu’il y a finalement deux façons de gérer l’héritage légué par un parent nazi : s’aveugler en prenant sa défense ou bien rompre avec sa mémoire funeste…

TC J’ai tenté d’analyser les différentes possibilités qui s’ouvrent à vous lorsque votre parent fait partie des pires criminels de l’Histoire. Cet ouvrage s’ouvre ainsi sur Gudrun Himmler qui a totalement adhéré aux thèses de son père et qui est demeurée, comme lui, une fanatique. Il se referme sur le fils de Joseph Mengele qui est le seul à avoir pu se confronter à la figure du père. Pour faire face à cet héritage, chaque enfant, en fonction de sa personnalité et de ses défenses, a emprunté une voie, qu’il s’agisse de celle de la négation de la vérité, de la stérilisation pour ne pas engendrer d’autres monstres, ou de la spiritualité. Lorsqu’on s’appelle Himmler, Göring, Hess ou Mengele, le nom constitue un fardeau que l’on porte à vie. Pourtant, aucun de leurs descendants n’a souhaité changer de nom, à l’exception de Mengele qui l’a fait sur le tard pour ses enfants (certains, tels Albert Speer jr ou Martin Bormann jr, portent le même prénom que leur père.) Comme le souligne Dan Bar-On, dans son ouvrage L’héritage du silence (L’harmattan), ceux qui se sont convertis au judaïsme ont souhaité adhérer à la communauté des victimes. Peut-être pour fuir le passé ? Martin Bormann jr., dont le père était l’un des pires pourfendeurs de l’Eglise, est quant à lui devenu prêtre. Il indiquera avoir vécu toute sa vie dans la crainte de son père, du retour de celui-ci, et de sa réaction face à sa conversion…

En bref Ils ont vécu la Seconde Guerre mondiale en privilégiés, traités comme les héritiers choyés d’un Reich censé durer mille ans. En 1945, coup de tonnerre ! Les Alliés défont l’armée allemande, Hitler se suicide, le rêve aryen prend fin. Les enfants de Himmler, Hess, Göring, Speer et Mengele découvrent alors toute l’étendue des crimes perpétrés par leurs pères. Dans une Allemagne en reconstruction qui les rejette largement, ces enfants de nazis connaissent alors la déchéance, la honte, la misère ou la solitude. Innocents ou salauds ? Qui sont-ils ? Quels sont leurs parcours ? Tania Crasnianski a mené l’enquête. Tania Crasnianski, Enfants de nazis, éd. Grasset.
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