Décidément, l’ingénuité coupable des démocraties dépasse les sommets. Le festival « Religion dans la cité » (29 et 30 janvier 2016) à Bruxelles a offert une nouvelle tribune au télé prédicateur islamiste Tariq Ramadan. Et même deux. D’abord un débat avec Nadia Geerts et Hervé Hasquin, ensuite un solo avec le public. Et en bonus le lendemain, un Grand Oral sur les ondes de la RTBF. Que nous faudra-t-il pour enfin saisir la toxicité du personnage et la combattre ?
En 2015, à Bozar (Bruxelles), Tariq Ramadan donnait la réplique à Johan Leeman, ex directeur du Centre pour l’Egalité des Chances et la Lutte contre le Racisme. En 2014 déjà, l’Académie royale de Belgique l’avait convié à un colloque international consacré à la liberté d’expression. Une insulte envers deux autres des invités, Habib Kazdaghli et Nadia Khiari, opposants à l’islamisme tunisien. En 2008, c’était l’Université libre de Bruxelles qui lui ouvrait l’auditoire Janson.
Par leur mère Wafa al-Banna, Tariq et son frère Hani sont les petits-fils de Hassan al-Banna, fondateur de la secte politico religieuse des Frères musulmans. Leur père Saïd fut secrétaire particulier et disciple favori du maître. Certes, aucun rejeton ne peut a priori se voir tenu pour responsable de ses géniteurs ni de ses aïeux. Mais chez les Ramadan / al-Banna, les Frères musulmans représentent une affaire de famille.
Hassan al-Banna fonde les Frères musulmans en 1928 en Egypte. Mû par une vision salafiste – inspirée par l’islam des origines –, conservatrice, puritaine, rigoriste, patriarcale, il nourrit l’idéal de restaurer le califat aboli par Kemal Atatürk. Il aspire à réaliser l’oumma (= communauté des croyants) mondiale par conversion de l’humanité entière.
Face aux universalismes modernes capitaliste et communiste d’origine européenne il vise à instaurer un universalisme islamiste. Au lieu de moderniser l’islam il s’agit d’islamiser la modernité. Ce programme se trouve encore à l’œuvre aujourd’hui, porté par les diverses branches de la Confrérie. Elles l’adaptent aux conditions locales[1].
Les frères Tariq et Hani Ramadan perpétuent l’héritage sur le terrain de l’Europe sécularisée. Ils dirigent le Centre islamique de Genève fondé par leur père. Il sert de base à leur rayonnement continental. Soldats de la foi, combattants d’élite en milieu hostile, ils se répartissent les tâches. A Tariq le rôle du gentil, à Hani celui du méchant.
Ainsi, sur la lapidation, si Hani ose lui assigner « un but avant tout dissuasif », Tariq préconise « un moratoire ». Son caractère barbare les laisse de marbre. Par ailleurs tous deux dispensent la bonne parole en les mêmes lieux emblématiques de la Confrérie[2].
Dans la lignée de son grand-père pour qui « la base de la citoyenneté musulmane est la croyance islamique[3] », Tariq Ramadan prêche à ses fidèles « il faut s’engager dans tous les domaines (…) où l’on peut amener à changer les choses vers plus d’islam[4] ». Femmes et hommes « nous devons construire la société islamique (…) ensemble[5] ». Car les femmes constituent le fer de lance de l’islamisation en Europe. « Plus les femmes, avec leur hidjab, seront présentes (…) plus on habituera les mentalités et plus les choses changeront[6] ». Féministe Tariq Ramadan ? Certes non : stratège islamiste. Et patriarcal.
Car c’est l’homme qui est « responsable de son foyer (…) sur le plan financier (…) sur le plan de l’orientation[7] ». Il est évidemment « demandé aux femmes de porter le voile[8] » En effet « la beauté ne doit pas virer à l’expression d’une séduction (…) si tu cherches à attirer le regard (…) tu n’es pas dans la pudeur[9] ». Pudeur à laquelle se voient seules astreintes les femmes, cela va de soi, et non les mâles.
Cette police des mœurs s’inscrit dans une vision du monde totalitaire. Selon son association Présence musulmane, « l’intention et le contenu de l’expression artistique (musique, chant, photographie, cinéma ou dessin) doivent rester en accord avec l’éthique islamique[10] ». A Genève, Tariq Ramadan fit interdire la pièce de Voltaire sur Mahomet. Quant à Salman Rushdie, il le qualifie d’apostat[11]. L’islamisme rejoint ici l’intégrisme catholique et le fondamentalisme protestant dans leur haine de l’art, de la liberté d’expression et leur prétention à régenter le quotidien.
Grand admirateur de la théocratie iranienne qui pend les homosexuels, condamne les adultères à la lapidation et persécute les esprits libres, Tariq Ramadan collabore à Press TV, organe de propagande des mollahs. L’université Erasmus de Rotterdam le congédia en 2009 pour ce motif.
Bel homme, belle voix, virtuose de la rhétorique, friand de savantes périodes oratoires, comédien accompli, il subjugue son public. Dans l’auditoire tablettes et Smartphones cliquettent pour la photo souvenir, parmi les petits rires pâmés.
Prédicateur vedette des grands raouts fréristes, Foires musulmanes de Bruxelles, Muslim Expo de Charleroi, Rencontres annuelles du Bourget (Paris), Rencontres des Musulmans du Nord (Lille), etc., il y cohabite avec des comparses antisémites et homophobes décomplexés. Avec Tariq Ramadan, au-delà du double langage, la mouvance des Frères musulmans déploie une communication à étages multiples.
Lors de l’émission Le Grand Oral, les journalistes Jean-Pierre Jacqmin et Béatrice Delvaux crurent pouvoir le coincer. C’est lui qui les embobina. Ferraillant et contre attaquant, carnassier, tout sourire dehors, le bigot réac sectaire réussit à se faire passer pour un gaucho tiers-mondiste adepte de la théologie de la libération.
Pour fonctionner, la confrontation des idées nécessite un socle de valeurs partagées. Celles dont Tariq Ramadan abreuve ses ouailles s’opposent aux idéaux de pluralisme, d’égalité et de justice, de séparation entre les cultes et l’Etat qui fondent nos démocraties.
Débattre avec Tariq Ramadan, c’est se heurter à un miroir rhétorique. Afin de mieux dissimuler, il renvoie à l’interlocuteur ce que celui-ci désire entendre. En vérité il refuse le dialogue loyal. Seule compte pour lui sa Mission : servir la Cause. Arrêtons de dérouler le tapis rouge à ce démagogue. Tariq Ramadan basta ! Tariq Ramadan dégage !
[1] Pour une étude d’ensemble sur la Confrérie, voir Michaël PRAZAN – Frères musulmans, enquête sur la dernière idéologie totalitaire – Grasset – 2014. Voir également, du même auteur, le documentaire éponyme.
[2] Ainsi, en Belgique, le Complexe éducatif culturel islamique de Verviers – mosquée Assahaba (CECIV).
[3] Hassan al-Banna, Epître aux jeunes – In Caroline FOUREST – Frère Tariq – Grasset – 2004 – P 248.
[4] Cité in op.cit. p 248.
[5] Cité in op.cit. p 191.
[6] Cité in op.cit. p 186.
[7] Cité in op.cit. p 203.
[8] Cité in op.cit. p 212.
[9] Cité in op.cit. p 213.
[10] Paroles et musique – Présence musulmane – Bulletin n°6 – Cité in op.cit. p 229.
[11] Op.cit. p 230.