Territoires occupés : le silence des aveugles

Ce chiffre : pour les Israéliens de moins de 50 ans, qui n’ont connu qu’elle, l’occupation, c’est la normalité. Et, pour la plupart, ils ne veulent pas savoir ce qui se passe dans les territoires. Mais, depuis 2004, l’association Breaking the Silence recueille les témoignages * de militaires qui veulent « briser le silence ». Comme la soldate Gil Hilel**. Extraits.

Le but de « Briser le silence » est de donner la parole aux soldats de Tsahal qui sont retourné à la vie civile et qui  « découvrent le gouffre entre la réalité qu’ils ont vécu dans les territoires occupés et le silence qu’ils rencontrent à la maison »

Pour ses dix ans, l’association a publié un livre reprenant 950 de ces récits. Et, ce 6 juin, elle a fait lire durant 10 heures quelques un de ces témoignages par des personnalités comme la députée Za’Hava Galon (Meretz), Yossi Sarid, A.B Yehoshua, etc.  

Soldate Gil Hilel : « On pouvait faire ce que l’on voulait »

Hébron est la ville la plus peuplée de Cisjordanie et la seule ville palestinienne au centre de laquelle vivent des colons israéliens. Pour permettre cette cohabitation, près de 3 000 militaires patrouillent nuit et jour pour assurer la protection de quelque 700 Israéliens.

Gil Hilel a servi entre 2001 et 2003 dans une unité en charge du maintien de l’ordre dans cette ville : « Le premier jour de mon service, je pensais accomplir quelque chose de bien pour mon pays. J’étais très fière ! »

Mais elle découvre vite que : « occuper, c’est instaurer la peur ». Les soldats patrouillent en permanence, encerclent des maisons choisies au hasard au milieu de la nuit, réveillent ses habitants, séparent les hommes et les femmes, vérifient leurs papiers d’identité et fouillent toutes les pièces dans un vacarme inouï.

Tout le quartier doit savoir que l’armée est partout, tout le temps et qu’elle peut surgir à n’importe quel moment. L’occupation repose sur cette stratégie de persécution.

« Pour mon premier jour sur le terrain, mon commandant nous a emmenés dans un quartier palestinien d’Hébron. Il a arrêté un homme qui marchait dans la rue et l’a roué de coups » De retour à la base, Gil demande pourquoi.

« C’est lui ou moi, il doit avoir peur de moi, sinon il me tuera, c’est comme ça que tu resteras en vie, Hilel », répond son supérieur. On lui interdit de reposer la question, sous peine d’être sanctionnée.

Or, être puni, c’était risquer de ne pas rentrer chez soi pendant deux mois. « Alors je suis rentrée dans le rang », soupire-t-elle. Plus les mois ont passé, plus les justifications de l’armée ont fini par faire leur effet :

« J’étais en permanence au contact des Palestiniens, pourtant je ne les voyais plus comme des êtres humains, ils n’étaient plus que des terroristes potentiels ». Gil apprend la langue de l’occupation : ordres et contre-ordres pour soumettre l’ennemi.

Elle pouvait tout exiger, obliger un homme à rester debout, sans eau ni nourriture pendant plusieurs heures devant elle parce qu’elle estimait qu’il lui avait manqué de respect, lui demander de s’asseoir, puis de se relever, 50 fois de suite si elle le souhaitait.

« On pouvait faire ce que l’on voulait. Et quand on avait passé une bonne journée, on se montrait parfois plus clément », raconte-t-elle. Gil Hilel se souvient d’un regard, un regard qu’elle n’a pas compris à l’époque et qui la hante aujourd’hui.

« Un jour, une jeune Palestinienne que je connais bien passe devant mon check point. Je l’arrête, lui demande sa pièce d’identité et l’interroge sur sa destination, alors que je sais qu’elle va à l’école.

La petite demande pourquoi je l’arrête aujourd’hui encore, je lui réponds sèchement : « Parce que ! »  Gil s’interrompt, elle a du mal à rassembler ses souvenirs.  « J’ai décidé de la punir pour son impertinence. Je l’ai forcée à rester debout devant moi pendant toute la durée de mon service.

Il y avait tant de haine dans son regard, dans ses yeux d’enfant. Je n’ai compris la signification de ce regard qu’une fois redevenue civile. Comment pouvais-je lui demander de me voir comme un être humain quand je ne la voyais que comme un ennemi, un Arabe ? » 

Le week-end suivant, Gil retourne chez ses parents et, toute fière, raconte cet épisode. Un silence gêné s’installe. « Je ne veux pas savoir ce que tu fais là-bas, reviens-moi juste saine et sauve”, lui répond sa mère.

Gil a attendu dix ans avant de témoigner. « Quand j’étais soldat, j’étais très fière de ce que l’on faisait. J’obéissais aux ordres. Tout a changé quand je suis redevenue civile, je me suis dit : « Mais putain, qu’est qu’on a fait ? »

Au fur et à mesure, j’ai commencé à poser des questions sur l’action de mon gouvernement ». Et une question en entraînant une autre, toutes ses croyances ont été ébranlées. « Témoigner est un acte patriotique, il faut que la communauté israélienne sache ce qu’il se passe sur le terrain, qu’elle connaisse le prix à payer pour sa sécurité »

« Le livre noir de l’occupation israélienne. Les soldats racontent », Ed. Autrement, octobre 2013.

**Son témoignage complet est à lire sur : http://www.lesinrocks.com/2014/02/25/actualite/gil-hilel-visage-occupation-israelienne-palestine-11480401/

 

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