« The Cut », de Fatih Akin

Premier cinéaste d’origine turque à réaliser un film sur le génocide des Arméniens, Fatih Akin s’est engagé dans une superproduction ambitieuse. Touchant un point toujours sensible de l’Histoire, il est aujourd’hui menacé…

Dernier volet de sa trilogie sur l’Amour (Head-On), la Mort (De l’autre côté) et le Diable, Fatih Akin -réalisateur aussi de Soul Kitchen– aura mis sept ans pour réaliser The Cut. Au préalable, il s’est attelé à la lecture d’une centaine d’ouvrages sur le sujet, du journal intime d’un Arménien émigré à Cuba, de documents sur les orphelinats et d’écrits sur les maisons closes d’Alep. Il s’est aussi rendu en Arménie au mémorial d’Erevan, où il s’est entretenu avec son directeur. Enfin, c’est le livre du journaliste turc Hasan Cemal, 1915 : Le génocide arménien, qui lui a donné le courage de faire The Cut. Et de l’audace, il en faut si l’on s’en réfère aux tensions palpables de ce Centenaire ou encore à Hrant Dink, journaliste et écrivain turc d’origine arménienne assassiné en 2007 à Istanbul par un nationaliste turc de 17 ans… « S’il y a bien un sujet tabou en Turquie, c’est celui du génocide arménien. Mes parents sont turcs, et donc ce sujet m’interpelle, en particulier parce qu’il est tabou. Les interdits m’intriguent toujours, ils me donnent envie d’en savoir plus. J’ai découvert beaucoup de choses qui n’ont pas encore été analysées ou digérées », défend le réalisateur allemand. Son explication est claire, le peuple turc a toujours du mal à regarder cet épisode de son histoire en face, parce que les historiens et gouvernements l’abreuvent de mensonges. « Quand, génération après génération, on répète à la population : “C’est faux. Ce n’est pas ce qui s’est réellement passé”, elle finit par l’assimiler. C’est le cas de la plupart des gens en Turquie. Leurs parents, leurs  livres d’école et leurs journaux ne leur ont jamais fourni une version différente des événements. Je n’ai donc aucun reproche à leur faire. Mais je ne suis pas d’accord avec les hommes politiques lorsqu’ils disent qu’il faut laisser l’Histoire aux historiens. L’Histoire nous appartient. Elle appartient au peuple. A tout le monde », précise le cinéaste. Voilà pour la parole libre de Fatih Akin qui retrace, autour de son protagoniste, la première phase d’extermination, les déportations de masse, la liquidation des déportés et l’exode des rescapés.

Mardin, 1915

Moteurs. Anatolie, 1915. Dans le tumulte de la Première Guerre mondiale, alors que l’armée turque s’attaque aux Arméniens, le jeune forgeron Nazaret Manoogian est arrêté chez lui, à Mardin, séparé de sa femme et de ses deux filles. Amené à effectuer des travaux pénibles pour les Ottomans, il est fait prisonnier et échappe de peu à un égorgement dont il garde une blessure profonde. En direction d’Alep, il découvrira, en Syrie, un camp de déportés arméniens, mouroir à ciel ouvert. Aidé, nourri, caché, il devra la vie à quelques rencontres salutaires avec des Turcs musulmans. Rescapé du génocide, il apprend que ses filles sont toujours en vie. Porté par l’espoir de les retrouver, il se lance à leur recherche par monts et par vaux.

Fatih Akin salue l’Histoire et rend hommage au cinéma. Il orchestre les recrues arméniennes des bataillons de travail, les exterminations, la déportation des femmes, des enfants et des vieillards, le viol des femmes, l’enlèvement des enfants récupérés par des tribus bédouines ou kurdes, et leur prise en charge par des missionnaires danoises. The Cut dépeint, dans une cruauté sans nom, le premier génocide du 20e siècle, avec, une fois de plus, ce que l’Humanité charrie de pire et de salvateur. Les décors grandiloquents ne compensent cependant pas certaines situations factices ou le jeu des acteurs en sourdine. Jeune et lisse, Tahar Rahim, qui porte le film de bout en bout, n’arrive pas à insuffler une réelle dimension à son personnage. Traitant néanmoins d’un sujet rare au cinéma, instructif, pouvant rafraîchir la mémoire altérée des négationnistes, cette œuvre documentée a le mérite d’exister. The Cut s’adresse à tous, même à Emir Kir, député-bourgmestre de Saint-Josse !   

Avec Tahar Rahim, Simon Abkarian, Makram Khoury, Hindi Zahra. Sélection Officielle (Compétition), Festival de Venise. V.O. arabe, turc, arménien, etc. s.-t. FR & NL 138 min – Coproduction Allemagne – France 2014.

Sortie  3 juin 2015

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