Thermidor intégriste ?

Ne nous faisons pas d’illusions : l’automne des barbus a douché à maints égards les espérances nées du Printemps arabe de 2011. De Tunisie, d’Egypte ou d’ailleurs nous parviennent des informations désolantes : une bigoterie croissante, de la censure pour blasphème, des pressions salafistes qui donnent aux Frères musulmans l’occasion de se présenter comme des « modérés ». Ils agiront certes de façon plus douce, plus prudente, plus légale que les fous de Dieu. Mais la tendance est là, incontestable : pour les classes moyennes urbaines qui s’étaient sécularisées sous le règne (par ailleurs odieux) des post-nassériens, pour les femmes en particulier, c’est la régression, la diminution des droits, qui s’annonce.

J’avais souligné peu après le Printemps arabe que les revendications émises place Tahrir, lieu emblématique, représentaient l’esprit des Lumières moins la critique de la religion. La plupart des droits de l’homme étaient réclamés : droit à des élections libres et non truquées; dénonciation de la torture pratiquée comme méthode routinièrede gouvernement; refus de l’arbitraire et demande d’instauration d’un Etat de droit, signifiant que le droit s’impose tant aux gouvernants qu’aux gouvernés, au puissant qu’au « garçon sans importance collective, tout juste un individu » (Sartre reprenant Céline); défense de la liberté d’expression; lutte contre la corruption et pour des droits sociaux au moins minimaux. Manquait à l’appel la demande -si caractéristique de la modernité européenne « éclairée »- de liberté et d’égalité religieuses, associée à la neutralité de l’Etat en matière d’orientations spirituelles. Les régimes abattus s’étant montrés (très imparfaitement) « laïques », au sens où ils avaient mis de côté et souvent persécuté les mouvements islamistes politiques, l’oppression religieuse avait dans le fond été assez « douce », par comparaison avec l’Iran chiite ou l’Arabie saoudite sunnite. Et cela même si ces régimes aux abois, affaiblis par l’incompétence et la corruption, avaient fait des concessions substantielles aux islamistes dans la société civile (pourvu que ces derniers ne tentent plus de prendre le pouvoir par la force).

Par conséquent, les islamistes sont revenus, apparemment purs, souvent avec une aura de martyrs, et ils ont bien logiquement gagné les élections, en Tunisie, en Egypte et au Maroc (où le « Commandeur des croyants » a lâché du lest pour éviter le pire) et en Egypte. En Libye, où le changement de régime n’a pu être obtenu qu’après une intervention humanitaire basée à l’origine sur la « responsabilité de protéger », les islamistes agissent et intimident.

Quel dommage et quel gâchis, dira-t-on. Mais ne soyons pas nostalgiques d’un monde dans lequel régnaient des despotes « laïques ». Ces régimes étaient indéfendables et ils se sont écroulés sous les coups de révolutions (du moins en Egypte et en Tunisie) qui nous ont radicalement surpris, d’abord par le simple fait qu’elles ont eu lieu, ensuite par les valeurs démocratiques et universalistes qu’elles incarnaient (moins la laïcité).

Ne rêvons pas : la laïcité à l’européenne -et a fortiori sa version séparatiste française- ne prendra pas racine dans un futur proche au sein du monde arabe. Peut-être une version « à la turque », certes idéalisée, apparaîtra-t-elle comme un moindre mal : une religion organisée par l’Etat, qui imposerait en même temps la tolérance à l’égard des cultes et des engagements minoritaires. Abandonner l’organisation du religieux à la société civile constitue certes un idéal respectable (c’est d’ailleurs le nôtre). Mais un tel état de choses présuppose une société largement apaisée. Ce n’est évidemment pas le cas dans le monde arabo-musulman.

Surtout, il faut que nous choisissions nos interlocuteurs. Ne témoignons d’aucune complaisance ou naïveté à l’égard des islamistes prétendument modérés, soutenons les vrais défenseurs de l’égalité de droits, défendons les droits des écrivains, des cinéastes, des femmes, des homosexuels contre la tornade bigote qui menace (les amis de Maryam Radjavi, auteure de Persépolis, savent de quoi je parle). Faisons tout pour l’avènement d’un Etat qui tiendrait en lisière les extrémistes (mais libéré du despotisme « laïque » style Ben Ali), pour une société civile florissant à l’abri de l’intimidation et de la bêtise intégristes.

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