Tout doit-il s’arrêter à Yom Kippour ?

Les faits  Il y a des marronniers qui reviennent chaque année, et la communauté juive de Belgique n’y fait pas exception. Ainsi, le jour de Kippour devient source d’un même et permanent débat : une association juive peut-elle organiser des activités ce jour-là ? Peut-on personnellement envoyer des mails et vaquer à ses occupations à Yom Kippour, comme n’importe quel autre jour, sans heurter les plus religieux ? Ou est-ce la responsabilité de chaque Juif, laïque comme pratiquant, de se limiter au strict minimum au nom de la tradition ? Juifs orthodoxes, libéraux, traditionalistes et laïques ont répondu à ces questions.

« Le CCLJ ne s’arrête pas à Yom Kippour, comme d’ailleurs à aucune autre fête », assume son président Henri Gutman. « Nous célébrons d’ailleurs toutes les fêtes juives au CCLJ, sauf Yom Kippour et Tisha Beav qui ne trouvent pas de résonnance historique auprès des Juifs laïques. Mais notre personnel comme nos membres ont toujours le loisir d’être présents ou non à nos activités lorsqu’elles sont organisées à ces moments ». Henri Gutman a pu noter des réactions « parfois violentes » de certains membres de la communauté juive. « On nous reproche collectivement de ne pas cesser nos activités, et individuellement de continuer à vivre “normalement” ces jours-là », relève-t-il. « J’estime que c’est de l’intolérance. En ce qui nous concerne, nous ne disons à personne comment il doit vivre sa vie de Juif ou sa vie tout court. Ce reproche est d’autant plus paradoxal quand on connait le sens de Yom Kippour qui est justement de faire le bilan de ses relations avec Dieu, avec les autres, et avec soi-même. Mais je leur pardonne… ».

Comme chaque année à l’occasion de Yom Kippour, Mikha Weinblum, directeur de la Maison des Jeunes du CCLJ, a tenu à prendre les devants en envoyant un courrier aux parents, préférant être clair sur les activités de la JJL à l’égard d’un public composé de laïques, mais aussi de familles plus traditionalistes. « Surtout que nous sommes aujourd’hui le seul mouvement de jeunesse à ouvrir le jour de Yom Kippour », souligne-t-il. « Comme vous le savez », est-il précisé dans le courrier diffusé, « nous célébrons la plupart des fêtes juives au CCLJ et à la JJL. Nous estimons qu’elles font partie de notre patrimoine culturel, de notre histoire et qu’elles sont porteuses de valeurs morales ou philosophiques que nous défendons, au-delà de tout message religieux. Nous savons que certains d’entre vous célèbrent Yom Kippour, vont à la synagogue, et jeûnent et nous respectons évidemment ce choix. Nous savons aussi que dans d’autres familles, Yom Kippour n’est pas célébré et que les enfants mènent une activité normale ce jour-là. Par conséquent, nous avons décidé au CCLJ et à la JJL de maintenir le ken (local) ouvert si Yom Kippour tombe un samedi. Libre à chacun de venir ou pas, et cela y compris pour les madrihim. Nous pouvons vous rassurer, il y aura suffisamment de madrihim pour s’occuper des enfants qui viendront ». Le 4 octobre 2014, plus de la moitié des enfants sont venus à la JJL, pour participer à une activité consacrée d’ailleurs à Yom Kippour. « Preuve que notre décision d’ouvrir correspond à une réalité », relève Mikha Weinblum.

« Tout ne s’arrête pas le jour de Kippour », affirme le rabbin Marc Neiger, de la Synagogue libérale Beth Hillel. « Yom Kippour est le jour où nous avons l’opportunité de prendre en main le cours de nos vies et de travailler à nous améliorer ». Il précise : « Yom Kippour est un des rares moments qui réunit la majorité des Juifs, même éloignés de toute pratique religieuse le reste de l’année. L’introspection nécessaire en ce jour n’a pas de sens sans renoncer à nos activités habituelles, c’est la raison de ce détachement absolu de notre matérialité qui nous est demandé, non seulement par l’arrêt du travail, mais par le jeûne et l’abstention des soins de notre corps. Cette démarche doit être volontaire, il est inutile d’essayer de l’imposer, et toute forme de pression ou de coercition serait inacceptable. Quel serait le sens de ne pas s’arrêter le jour de Kippour ? Soit il s’agit d’un acte dans le domaine privé, et l’auteur est seul responsable et concerné; soit il s’agit d’un acte public et la réponse devient plus nuancée. Notre tradition se montre particulièrement soucieuse et sévère concernant une transgression en public et commise dans le but de servir d’exemple à d’autres (Maïmonide, Epître sur le martyr, à propos de Talmud Sanhédrin 74b). Pour Maïmonide, qui a lui-même connu la contrainte et l’exil, l’exigence sous la menace de l’oppresseur d’une transgression même mineure peut justifier le martyr si elle est destinée à briser la résistance et entraîner le reste de la communauté. S’il s’agissait d’un acte volontaire, jusqu’à quel point peut-on se réclamer du judaïsme et en nier publiquement un élément central ? Ce qui constitue la limite pratique reste à l’appréciation de chaque communauté au sens large. Mais à ceux qui souhaitent donner un sens à Yom Kippour, c’est le moment du renouvellement et d’une tâche spirituelle non négligeable ».

« Que signifie ce “tout” dans la question “Tout doit-il s’arrêter ?” », interroge le président du Consistoire central israélite de Belgique, le professeur Julien Klener. « Le Juif respectant la tradition religieuse ne pense pas “tout” arrêter, mais au contraire vivre pleinement l’espace d’introspection majeure qui lui est donné à l’occasion du Grand Pardon, car il est censé transcender ses a priori. En effet, pour lui, l’année judaïque représente une continuité vivante où le mot “arrêt” n’a pas sa place. En dehors des fidèles qui respectent à la lettre le rythme ancestral de Yom Kippour, il y a ce passionnant phénomène du “Juif de Kippour”, qui ressemble à un fils parti en voyage, qui revient, avec une nostalgie diffuse, s’abreuver à une des sources de son histoire et peut-être de quelque manière “s’arrêter” activement pour réfléchir à ce que Yom Kippour représente pour lui et sa relation aux autres. Car, comme Maïmonide le dit, “Un homme ne sera pas cruel au point de refuser son pardon à l’offenseur et au moment où l’offenseur demandera pardon, on pardonnera avec un cœur sincère et un désir de paix, car telle est la conduite d’Israël”, ce qui demande une dynamique psychologique ».

Pinchas Kornfeld est le président de la Communauté israélite orthodoxe d’Anvers. « Pour promouvoir sa campagne qui avait pour thème “un verre de lait pour mes p’tits amis français”, Pierre Mendes-France, ce flamboyant Président du Conseil, s’était fait une règle de boire un verre de lait au cours de chacun de ses discours publics », rappelle-t-il. « Toutefois, en septembre 1954, lorsqu’il s’adressa à New York à l’Assemblée générale annuelle de l’ONU, il ne toucha pas le verre de lait que ses collaborateurs lui avaient préparé. Malgré sa laïcité et son éloignement de toute pratique religieuse, il voulait ainsi poser un acte symbolique de respect et d’attachement à sa sensibilité juive. Il se trouve en effet que ce jour-là était le jour de Yom Kippour ». Pinchas Kornfeld revient sur des événements plus actuels, et souligne : « Il y a quelques semaines, le coach israélien d’une équipe de football liégeoise chargeait son adjoint d’entrainer ses joueurs le samedi de Yom Kippour et un joueur gantois, un certain Rami Gershon, déclarait forfait pour le match de ce jour. Dans le cœur de chaque Juif, même le plus laïque, sommeille une “étincelle divine”, que l’on nomme en yiddish “dos pintele yid”. Cette sensibilité et, par conséquent, les marques de respect inhérentes peuvent se réveiller en lui lors d’occasions spéciales : une fête de famille, la maladie ou le décès d’un proche, et surtout lors des jours tels que Rosh Hashana et Yom Kippour ».

On le constate, le débat est loin d’être clos. En réalité, il ne fait que reflèter la diversité dans le judaïsme et les rapports parfois très différents que les Juifs peuvent entretenir avec leur propre tradition religieuse. Ce débat montre aussi que le poids de la tradition, même au sein d’une populaution largement sécularisée, n’a pas complètement disparu.

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