Traces mémorielles du génocide des Arméniens

La Turquie s’est enfermée depuis la création de la République en 1923 dans une politique de négation du génocide des Arméniens, alors même que les traces de la présence arménienne et de la mémoire du génocide y sont réelles et nombreuses. Une problématique qu’aborderont le géopolitologue Gérard Chaliand et le journaliste Guillaume Perrier le 25 mars 2015 à 20h30 au CCLJ.

Il y a une difficulté à reconnaitre en Turquie que parmi les cadres fondateurs de la République turque on retrouve des responsables du génocide des Arméniens. C’est non seulement une difficulté, mais c’est surtout une ignorance sciemment entretenue par un discours officiel négationniste. On touche surtout au tabou fondateur de la République turque. « La Turquie moderne s’est fondée sur la disparition du peuple arménien », insiste Guillaume Perrier, journaliste et correspondant du Monde à Istanbul et coauteur de La Turquie et le fantôme arménien. Sur les traces du génocide (éd. Actes Sud). « Un exemple parmi d’autres illustre ce phénomène : le palais de Çankaya, la résidence du Président de la République à Ankara, appartenait aux Kassapian, une famille de riches commerçants arméniens dont les descendants vivent aujourd’hui au Canada. Ces derniers possèdent encore les titres de propriété de cette demeure. Selon le discours officiel turc, cette maison a été vendue, mais en réalité, elle est passée dans le domaine public turc suite au génocide, la famille Kassapian ayant été déportée et presque entièrement exterminée en 1915 ».

Avec la journaliste Laure Marchand, ils ont mené une enquête sur les traces actuelles de la présence arménienne et de la mémoire du génocide en Turquie. Ils ont pu observer à quel point ce passé rejaillit sur le présent de la Turquie contemporaine. Comme l’écrit Taner Akçam, le premier historien turc à reconnaitre le génocide des Arméniens et à le documenter, dans la préface du livre de Guillaume Perrier et Laure Marchand, « c’est un bien étrange miroir que ce type de livres tend ainsi à nous les Turcs en dévoilant l’échec d’une politique d’Etat visant pourtant à l’effacement de ces traces du passé », alors que, constate-t-il, « notre existence, celle de la Turquie et d’une grande partie de ses habitants, signifie l’absence d’une autre entité, les chrétiens. […] Parce que notre existence est fondée sur leur absence ou leur disparition, accepter « 1915 » pose donc un problème existentiel ». 

Mais depuis une dizaine d’années, essentiellement à la faveur du processus de démocratisation de la Turquie, la parole s’est peu à peu libérée et quelques intellectuels courageux ont tenté de sortir leur pays de cette négation insupportable, même s’il reste très difficile d’aborder la question du génocide des Arméniens en Turquie. « Pour que la Turquie puisse dépasser ce tabou fondateur, il est impératif qu’un jour elle se penche sur cet épisode de 1915 et qu’elle reconnaisse le génocide des Arméniens », précise Guillaume Perrier. « Même si le processus de démocratisation est extrêmement chaotique, c’est un processus qui paraît irréversible ». Mais comme les institutions et l’histoire officielle se fondent sur cette négation, cela doit passer par une phase de déconstruction de mythes et de tabous, ce qui est difficile et douloureux. Et ce n’est pas Taner Akçam qui le nie : « “1915” est le secret collectif de la société turque, et le génocide est renvoyé dans le “trou noir” de notre mémoire collective. […] Tant que nous ne nous affranchirons pas de la réalité communicationnelle (cette réalité virtuelle distincte de la réalité ordinaire), ce kiosque féérique où nous sommes prisonniers de nos hallucinations et de nos rêves, nous ne pourrons trouver la paix et le calme ». 

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