Des militants d’extrême gauche se sont mobilisés activement pour dénoncer en des termes très virulents l’offensive israélienne à Gaza de l’été 2014. Loin de dénoncer l’intervention russe en Ukraine, ces mêmes militants pro-palestiniens soutiennent Vladimir Poutine dans la crise ukrainienne.
Que le Président russe séduise unanimement l’extrême droite européenne ne surprend guère. Poutine présente en effet de nombreuses qualités qui lui correspondent : penchants autoritaires assumés, nationalisme exacerbé, ambitions expansionnistes, conservatisme, exaltation des valeurs traditionnelles, haine de l’Occident jugé décadent et dépravé, etc. Poutine n’a-t-il pas orné son bureau du portrait d’un des tsars les plus réactionnaires : Nicolas Ier, cet autocrate du 19e siècle qui a défini son règne selon trois principes très poutiniens : orthodoxie, autoritarisme et nationalisme.
Mais voir l’extrême gauche européenne soutenir le Président russe au détriment des insurgés pro-européens de Kiev qui se sont dressés contre un président corrompu, est un phénomène interpellant. L’incohérence de cette prise de position des plus paradoxales mérite d’être analysée. Incohérence, car cette mouvance soutient un Poutine qui ne se prive pas d’écraser manu militari les contestataires russes d’extrême gauche. Incohérence aussi, lorsque cette extrême gauche européenne à la pointe du combat pour la Palestine applaudit le Président russe avec la même ferveur que les dirigeants de l’extrême droite (russophone) nationaliste israélienne déterminés à chasser les Palestiniens de leurs terres. Par ailleurs, Vladimir Poutine ne s’est jamais montré très critique à l’égard de l’occupation israélienne de la Cisjordanie.
Pour comprendre ce phénomène, il est nécessaire de se plonger dans les classiques du communisme. Depuis le début de la crise ukrainienne, la machine de propagande russe multiplie les accusations de fascisme, de nazisme et même d’antisémitisme à l’encontre des autorités ukrainiennes issues de la révolution de la place Maïdan. Vladimir Poutine en appelle sans cesse à chasser les « fascistes » de Kiev. Comme c’est hélas souvent le cas, cette propagande grossière s’appuie sur certains éléments de vérité : bien que minoritaires au sein d’une foule spontanée et pro-européenne, les membres du parti d’extrême droite Secteur droit (Pravyï sektor) étaient présents sur les barricades de la place Maïdan. Et ce parti ultra-nationaliste entretient effectivement un véritable culte à la gloire des nazis ukrainiens dont nombreux se sont illustrés dans la traque des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais avant d’en tirer la conclusion que les fascistes dirigent aujourd’hui l’Ukraine, il y a une marge.
A ce spectre du fascisme agité grossièrement par Moscou s’ajoute un anti-américanisme puissant partagé par toute l’extrême gauche européenne. En combinant l’anti-américanisme et la lutte contre l’ennemi fasciste, Vladimir Poutine a réussi à réactiver le tropisme soviétique d’anciens communistes européens 25 ans après la chute du Mur de Berlin et 69 ans après la fin de la Grande guerre patriotique. Pour s’en convaincre, il suffit de lire l’appel à manifester « Ukraine : halte à la guerre et à la terreur » lancé en Belgique le 15 mai dernier, signé par des professeurs d’université retraités, des syndicalistes, des militants du PTB et de VEGA… et mêmes des membres de l’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB) : « Le gouvernement installé à Kiev après un coup d’Etat procède à des “opérations antiterroristes” qui font des dizaines de morts. (…) Ces opérations ont lieu sous la supervision de conseillers de la CIA avec le soutien de l’Union européenne ». Et dans ce texte, l’expansionnisme russe n’est qu’une « réplique à l’expansionnisme atlantiste se déployant dans les pays de l’Est ». On se croit revenu au vocabulaire soviétique des années cinquante. A y regarder de plus près, cette rhétorique est très présente dans les thèses ultranationalistes et anti-occidentales des chantres russes de l’Eurasisme, cette idéologie prônant un Etat russe fort dominant l’espace post-soviétique.
Il est navrant de voir des hommes épris de justice sociale et de progrès raisonner encore aujourd’hui en des termes aussi manichéens. Hantés par l’idée de faire le jeu des Américains, ils nourrissent encore une fascination pour des dirigeants ayant érigé le mépris des valeurs démocratiques en vertu.
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