En dépit de sa vulgarité, ses mensonges et ses soutiens antisémites et racistes, Donald Trump a réussi à rallier des partisans auprès d’une minorité de Juifs européens. S’ils applaudissent l’ensemble de sa politique, ils ont surtout été séduits par la relation très étroite qu’il a nouée avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou.
A l’occasion de l’élection présidentielle de novembre 2020, les Juifs des Etats-Unis ont exprimé clairement qu’ils n’ont pas soutenu Donald Trump. Plus ou moins 70% d’entre eux ont voté pour le candidat démocrate Joe Biden. Et lorsque les partisans les plus radicaux de Donald Trump ont pris d’assaut le Capitole de Washington, les grandes organisations juives ont immédiatement et fermement condamné ces agissements qu’elles jugent contraires aux valeurs démocratiques américaines. Les communiqués et les déclarations des responsables communautaires juifs n’ont pas hésité à lier cet assaut aux innombrables déclarations et tweets de dénigrement et de délégitimation des institutions politiques, de la justice et des médias faites par Donald Trump durant son mandat.
Alors que les Juifs américains sont donc plutôt satisfaits de voir s’achever cette présidence houleuse, il existe en Europe une minorité de Juifs déplorant la défaite de Donald Trump dont ils apprécient les qualités politiques. Ce phénomène curieux est interpellant au regard de l’attitude de la majorité des Juifs américains mais aussi des Juifs européens qui demeurent attachés à des valeurs très éloignées de celles défendues par Donald Trump et ses partisans. Cet engouement pour le président sortant peut sûrement trouver sa source dans des considérations politiques sans aucun lien avec leur judéité. « Ce que j’apprécie chez Donald Trump relève du rapport qu’il entretient avec le monde dès l’instant où il arrive au pouvoir. Ce qu’il a fait est extrêmement important pour la place des Etats-Unis dans le concert des nations », considère Isaac Franco, chroniqueur à Radio Judaïca. Son émission Cherchez l’erreur doit être la seule du paysage audiovisuel européen à avoir défendu fermement durant ces quatre ans la politique de Donald Trump. Même s’il prend soin de préciser d’emblée que l’homme en tant que tel ne lui plaît pas, il s’empresse de souligner ses qualités. « Son attitude, sa gestuelle et son langage relativement restreint ne me séduisent pas du tout. Mais il faut reconnaître que Donald Trump a freiné le processus de déclin des Etats-Unis entamé par les administrations démocrates précédentes. Face au danger que représente la Chine, il était précisément l’homme qu’il fallait. Avec sa brutalité, sa vulgarité, son imprévisibilité et tous ses défauts, il a fait face à la Chine. Un leader américain était enfin pris au sérieux par les Chinois. Ils ne savaient pas comme s’y prendre avec Trump qui s’est posé en obstacle à leurs visées hégémoniques. Trump est le seul à avoir freiné les essors de la Chine. En cette qualité, Trump était crédible ».
L’anti-Obama
Cette vision du monde et cette manière si particulière d’imposer le rapport de force dans les relations internationales séduisent évidemment les Européens les plus conservateurs, quelle que soit leur identité religieuse. Toutefois, des raisons spécifiquement juives sont évidemment mises en avant par les partisans juifs de Trump en Europe. Et lorsqu’ils précisent le fond de leur pensée, en guise de considérations juives, il s’agit surtout de savoir si le locataire de la Maison blanche défend bien Israël. « Il est vrai que les Juifs se posent presque toujours la question de savoir si c’est bon pour Israël », admet Isaac Franco. « Mais nous nous posons tous, quelle que soit le regard que nous portons sur la politique menée par son gouvernement, en raison du lien particulier qui nous unit à ce pays et du souci que nous avons pour lui ». Et d’expliquer ensuite la singularité de Donald Trump. « En tant que Juif, je me suis dit que son élection en 2016 est une bonne chose car Trump vient à point pour renverser ces huit années de guerre soft qu’a menée l’administration Obama contre le gouvernement Netanyahou. Il arrive donc au bon moment mais surtout, il passe à l’acte dès le 6 décembre 2017 lorsqu’il reconnait Jérusalem comme capitale éternelle et indivisible de l’Etat d’Israël. Enfin un président obéit à l’injonction du Congrès votée à l’unanimité en 1995. Cet acte sera suivi de la décision du déménagement de l’ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem. S’il a tenu ces deux promesses, il va tenir les autres ».
Et effectivement, le président Trump a reconnu la souveraineté d’Israël sur le Golan. Il n’a plus considéré les colonies de Cisjordanie illégales au regard du droit international, il n’a pas nié non plus que les Juifs ont aussi un droit sur la Cisjordanie, il a proposé un « plan de paix » prévoyant l’annexion de 30% de la Cisjordanie, il a supprimé des aides économiques aux Palestiniens accusés d’être des « ingrats », enfin et surtout, il a décidé que les Etats-Unis se retirent de l’accord sur le nucléaire iranien conclu trois plus tôt par Barack Obama et son vice-président… Joe Biden. « Il a clairement changé le paradigme en demandant pour une fois des comptes aux Palestiniens en les plaçant devant leurs responsabilités. Ce qui lui a permis de lever l’obstacle principal sur le chemin de la normalisation avec les Etats arabes », insiste Isaac Franco. « Dans cette affaire, je suis conscient que ce n’est pas l’amour des peuples qui les a guidés puisque chacun a reçu son quid pro quo. Cette normalisation a changé la donne et Trump en fut l’artisan. Je salue donc le résultat. Enfin, il y a le dossier iranien. Face à cette menace existentielle pour Israël, Trump a dénoncé l’accord de 2015 sur le programme nucléaire iranien, qu’il a qualifié de “désastreux”. Lorsque quelqu’un fait plusieurs cadeaux au bénéfice de l’Etat d’Israël, un des premiers commandements du Juif que je suis est la gratitude. Et même si celui qui vous les offre a les ongles sales, vous le remerciez ». Et de conclure : « Si l’on écarte toutes ses particularités qui suscitent la détestation et que l’on objective ce qu’il a accompli, je pense que l’on reconnaitra que son bilan est bon concernant Israël et les Juifs, mais on saluera aussi sa détermination à mettre un frein au déclin des Etats-Unis sur la scène mondiale ».
Les cadeaux de Trump à Netanyhou
Les « cadeaux » que Donald Trump a accordés à Israël ont une coloration et une saveur bien particulières. Ils sont surtout adressés à son Premier ministre Benjamin Netanyahou en consolidant et légitimant la pierre angulaire de son projet politique : l’annexion de territoires palestiniens. Dans ce registre délicat, Donald Trump est bel et bien le premier président des Etats-Unis à satisfaire les revendications de la droite nationaliste israélienne là où tous ses prédécesseurs n’ont cessé d’imposer des lignes rouges à ne pas dépasser tout en veillant scrupuleusement à la sécurité d’Israël et en maintenant fidèlement des liens très étroits avec ce pays. C’est donc à la nature des cadeaux de Trump qu’il convient d’apprécier le soutien que ces Juifs européens fidèles partisans de Netanyahou et de sa politique.
En devenant le champion des amis du Grand Israël, Donald Trump a-t-il réellement servi les intérêts existentiels de l’Etat d’Israël en tant qu’Etat juif et démocratique ? Pour de nombreux Juifs américains, européens et israéliens, la grande proximité entre Trump et la droite nationaliste ne présente que des inconvénients à long terme. Non seulement elle place Israël aux côtés d’un dirigeant qui sent le soufre mais elle ne fait que renforcer l’influence désastreuse des chrétiens évangéliques guidés par leurs délires messianiques et non par Ahavat Israël (amour du peuple juif). A cet égard, il est troublant d’observer que John Hagge et Robert Jeffress, les deux pasteurs américains invités pour « bénir » l’inauguration de l’ambassade américaine à Jérusalem en 2018 ont souvent défrayé la chronique par leurs propos antisémites !
Bien que ces défenseurs juifs européens de Donald Trump et sa politique soient parfois bruyants et remuants sur les réseaux sociaux, ils ne sont ni nombreux ni représentatifs de l’humeur juive européenne. Quand les Juifs européens voient Trump, ils voient également les dirigeants populistes d’Europe centrale et orientale dont le nationalisme épouse encore la haine des Juifs. Même si Trump et ses semblables multiplient les cadeaux à Netanyahou, il demeure celui qui n’agit que par cynisme en s’appuyant aussi sur des suprémacistes et antisémites invétérés.
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Les similitudes troublantes entre les partisans de
Trump et ceux de Netanyahou
La rhétorique anti-élites et l’activisme violent des partisans les plus dévoués de Donald Trump entrent curieusement en résonance avec les violences verbales et physiques que les militants pro-Netanyahou les plus acharnés commettent en Israël. De trop nombreuses similitudes qui n’ont pas échappé aux médias israéliens.
Depuis que de nombreuses manifestations pacifiques sont organisées chaque semaine en Israël pour appeler à la démission du Premier ministre suite à son inculpation, des incidents violents ont été causés par des militants pro-Netanyahou. Ces derniers agressent les manifestants en les frappant, en projetant du gaz lacrymogène, ou en essayant de les écraser avec leur voiture. Des dizaines d’incidents de ce type ont été commis cette année.
C’est la raison pour laquelle, le lendemain de l’assaut du Capitole par les partisans les plus violents de Donald Trump, de nombreux journalistes israéliens n’ont pu s’empêcher de penser aux partisans les plus fanatiques du Premier ministre Benjamin Netanyahou. Si ce dernier perd les prochaines élections ou s’il est condamné dans la procédure judiciaire qui le vise, ils craignent que ses partisans organisent des manifestations qui risquent de se terminer par une prise d’assaut de la Cour suprême. Si ce scénario est peu probable, tout le monde, à gauche comme à droite, a fait le lien entre les partisans les plus acharnés de Trump et ceux de Netanyahou.
« Il y a effectivement dans la base du Likoud, une frange de partisans inconditionnels et fanatiques de Benjamin Netanyahou présentant de nombreuses similitudes avec les partisans les plus opiniâtres de Donald Trump aux Etats-Unis », observe Simon Epstein, historien israélien. « Du point de vue sociologique, les partisans de Trump et ceux de Netanyahou sont largement issus des classes moyennes inférieures et des couches populaires en voie de prolétarisation et surtout, en voie de précarisation. Privés de couverture sociale et de sécurité de l’emploi, ce sont des victimes de l’effondrement de l’Etat-providence. Ce sont eux qui paient le prix du capitalisme sauvage dont Trump et Netanyahou, leurs idoles, furent les idéologues et les promoteurs, chacun à sa manière et chacun dans son pays. Au plan politique, ils tirent leurs informations, voire leurs directives d’action, des réseaux sociaux où prolifèrent les mensonges et les théories conspirationnistes. Ils évoluent dans une sphère culturelle étrange et fantasmée, toute empreinte de religiosité, de racisme et de culte du chef ».
Une haine commune des « élites »
Ils partagent une vision du monde lourde de récriminations et de ressentiment dans laquelle les « élites » sont responsables de leurs malheurs. « Dans les deux cas, les élites abhorrées sont identifiées aux professions libérales ou intellectuelles, soupçonnées de voter à gauche. Le système judiciaire est particulièrement visé, et c’est ainsi que l’inculpation et le procès de Netanyahou ont maximisé le prestige dont il jouit auprès des membres de son parti, auprès de l’ensemble de la droite israélienne et, tout particulièrement, auprès du public religieux. Trump et Netanyahou sont passés maîtres dans l’art d’orchestrer les sentiments complotistes qui animent leurs partisans. Ils savent leur parler, ils savent qu’il suffit d’agiter l’épouvantail des médias, des juges ou de la gauche pour les mobiliser », fait remarquer Simon Epstein.
Cela peut apparaitre comme un détail marginal mais parmi les manifestants aux abords du Capitole de Washington, il y avait un petit groupe d’Israéliens vivant aux Etats-Unis. Des journalistes israéliens présents ont réussi à les identifier et à les interviewer. On a pu remarquer, que ces Israéliens étaient semblables à ceux qui soutiennent Netanyahou avec obstination et violence : une même manière de parler, une même démonisation de la gauche, des médias et de la justice. S’exprimant devant les caméras de la Douzième chaîne, l’un de ces manifestants israéliens a même raconté qu’il a pénétré dans le Capitole où il est resté environ trente minutes. Y trouvera-t-il une source d’inspiration lorsqu’il s’agira de défendre Benjamin Netanyahou ? Une question qui traverse effectivement les esprits.
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