« Tu as tué et, de plus, pris l’héritage! »

Vingt ans déjà. Vingt ans que, à chaque anniversaire depuis cette nuit funeste du 4 novembre 1995, nous pleurons un homme, mais surtout, que Dieu me pardonne, nos espérances. Car l’homme n’a pas eu d’héritiers, et nos espérances ont été assassinées en même temps que lui.

Vingt ans qu’on se demande ce qu’il se serait passé si Yitzhak Rabin n’avait pas été tué cette nuit-là. On dit que l’on ne fait pas l’histoire avec des « si ». Mais si, justement, il faut faire de l’histoire avec des « si », c’est même la seule manière intéressante de faire de l’histoire. L’histoire n’avance pas en ligne droite, elle zigzague, elle tourne parfois en boucle, elle se déroule de carrefour en carrefour. L’histoire, c’est une alchimie improbable de données inflexibles, de hasards imprévisibles et de choix conscients, une affaire où la liberté des hommes est bridée, mais bien réelle tout de même.

C’est dire que si, cette nuit-là, les balles de l’assassin n’avaient pas atteint Rabin, il serait sans doute allé au bout de son chemin. La paix ? Je ne sais pas. Un règlement, très probablement. Rabin avait la confiance de la plupart de ses concitoyens. Cet homme timide, à l’éloquence heurtée, était riche d’une vertu que nul n’a eue depuis : il était crédible, aux yeux des Israéliens comme à ceux des Palestiniens, des Arabes et du monde entier. Il en avait une autre : Monsieur Sécurité par excellence, il n’avait rien à prouver de ce côté-là. Lui n’aurait pas autorisé l’élimination stupide de « l’ingénieur » Ayach, du Hamas, qui nous a valu la vague terroriste de février-mars 1996 et à Shimon Peres son échec électoral.

C’est ainsi que la tragédie inaugurée la nuit du 4 novembre s’est accomplie dans l’ignominie de l’élection de Benjamin Netanyahou, l’homme qui porte plus que quiconque la responsabilité de cette nuit-là. Allez voir le fils d’Amos Gitaï, Rabin, The Last Day, il vous remettra en mémoire l’incitation au meurtre omniprésente, protéiforme, débridée, que Netanyahou a cautionnée, encouragée, mieux, orchestrée. Et c’est ainsi que cet homme s’est hissé au pouvoir, juché sur le cadavre de Rabin. « Tu as tué et, de plus, pris l’héritage ! », jette le prophète Elie à la figure du Roi Achab d’Israël après que celui-ci ait fait tuer Naboth le Jezréelite pour s’emparer de sa vigne. Eh oui, il a tué, puis hérité.

Cet héritage, nous n’en sommes toujours pas débarrassés vingt ans après. Illustration éclatante d’une politique, Jérusalem, la capitale unifiée et éternelle d’Israël et du peuple juif, est victime d’une épidémie de coups de couteau, le degré zéro, proprement bestial, de l’affrontement entre Israéliens et Palestiniens. Ou plutôt, entre Juifs et musulmans, puisque son point focal est aujourd’hui le Mont du Temple/al-Aqsa, le lieu où se nouent tous les fanatismes. Et, ironie suprême, au cœur de la capitale unifiée et éternelle d’Israël et du peuple juif, entre quartiers juifs et quartiers musulmans, se dressent désormais des blocs de béton.

Au moment où je rédige ces lignes, il est impossible de prédire où cette nouvelle vague de violence, enfant monstrueux de l’occupation et de Facebook, va nous mener. Un adolescent se lève le matin, s’empare d’un couteau et s’en va chercher une victime, civile ou militaire, adulte ou enfant, peu importe. Son symbole le plus parlant : un enfant de treize ans en a poignardé un autre, du même âge. Impossible à prévoir, et donc à prévenir, un attentat en entraîne un autre, selon le phénomène de mimétisme (copycat) que journalistes et enquêteurs connaissent bien. Est-ce une troisième intifada, que d’aucuns nomment déjà « intifada des couteaux » ? Est-ce un mouvement sans lendemain, appelé à s’éteindre comme il s’est allumé, du jour au lendemain ? Difficile à dire. La seule chose que l’on sait est que rien ne sera plus comme avant. Surtout à Jérusalem.

Et, qui sait, peut-être les Israéliens se réveilleront-ils enfin de leur léthargie et demanderont des comptes à leur Premier ministre et à la fine équipe qui l’entoure. Au pouvoir pour la quatrième fois, qui peut-il accuser de trahir les intérêts supérieurs de la nation ? Après tout, cela fait vingt ans qu’Yitzhak Rabin, en costume, affublé d’un keffieh ou d’un uniforme SS, n’est plus de ce monde.

P.S. L’autre jour, devant le 37e Congrès sioniste réuni à Jérusalem, Benjamin Netanyahou a administré à ses auditeurs une leçon d’histoire non sans rapport avec la situation actuelle : « Hitler ne voulait pas exterminer les Juifs à l’époque, il voulait les expulser. Hadj Amine al-Husseini est allé voir Hitler [en novembre 1941] et lui a dit : “Si vous les expulsez, ils viendront tous en Palestine.” Hitler lui a demandé : “Que dois-je en faire alors ?” Et le mufti lui a répondu : “Brûlez-les” ». Et qui est, aujourd’hui, l’héritier du Grand Mufti de Jérusalem, qui ?

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