La persécution de cette jeune Tunisienne va bien au-delà d’une question de seins nus. Elle participe de la guerre que les intégristes ont lancée contre la liberté.
Quelle histoire, hein ! Une jeune fille montre ses seins. La belle affaire. On peut jeter un œil distrait ou détourner le regard si on n’est pas d’humeur. D’autant qu’ils n’étaient même pas nus, les seins. Les tétons sont cachés.
Et c’était sur Internet en plus, là où en trois clics, on accède à n’importe quelle perversion pornographique. Mais il n’importe, c’est encore trop pour ces gens là, les intégristes. Tradition musulmane disent-ils. Coutumes du Maghreb.
C’est sans doute vrai. Et puis après ? Il n’y a pas mort d’homme, non plus. On la regarde avec un soupir navré. On l’engueule. On lui balance un sermon bien senti. Mais on ne lui envoie pas des menaces de mort comme l’ont fait les salafistes.
On n’essaie pas de la faire passer pour folle, comme une partie de sa famille. On ne s’acharne pas à l’envoyer en prison, tels les procureurs tunisiens. Mais c’est que, au-delà de ce crime là, Amina en a commis un autre, bien plus grave : être –chacun a pu le constater- une femme.
Or, pour les islamistes, qu’ils se prétendent modérés comme le parti Ehnnada, actuellement au pouvoir ou qu’ils assument leur haine, tels les membres d’Ansar Al-Charia, les brutes religieuses du coin, une femme n’a pas à penser.
Elle ne réclame pas des droits que Dieu ne lui a pas donnés. Elle ne prend pas des positions politiques comme un homme. Elle ne se permet pas de participer à une manifestation anti-intégristes.
Tout cela, Amina l’a fait. Pire encore, ce 19 mai, elle a tagué « Femen » sur le muret d’une nécropole ! La police lui est tombé dessus, tu penses, « « profanation de cimetière » ! Plus, à tout hasard, « atteinte aux bonnes mœurs ».
Pourtant, à part s’être teint les cheveux en blond, on ne voit pas quels sont les « gestes immoraux » que la maréchaussée lui reproche. Passons. D’autant que la justice tunisienne y a ajouté une cause d’inculpation supplémentaire : détention de produits incendiaires.
Un crime qui peut être puni de cinq ans d’emprisonnement. Puis quelqu’un s’est rendu compte que la « bombe » qu’elle portait dans son sac n’était qu’un spray d’auto-défense. Condamnation : 300 dinars tunisiens (140 €)
Et pourquoi pas « Atteinte à la sûreté de l’Etat » ?
Mais pas question de libérer Amina pour autant. Car aux deux délits précédents (« atteinte aux bonnes mœurs », dont coût : six mois de prison et « profanation de cimetière », deux ans), le procureur en a ajouté un nouveau : « association de malfaiteurs ».
Là, c’est du tout bon : la peine peut monter jusqu’à 12 ans ferme. Associée avec qui, Amina ? Peut être avec les terroristes qui se battent afin que l’égalité des sexes reste inscrite dans la nouvelle Constitution ?
A moins qu’il ne s’agisse des trois Femen, deux Françaises et une Allemande, qui ont manifesté pour sa libération ce 29 mai devant le palais de Justice de Tunis. Seins nus, bien sûr. Une première dans le monde arabe que le pouvoir tunisien ne semble guère apprécier.
Pourtant, les Tunisiens aiment bien innover : n’ont-ils pas été les premiers à renverser leur dictateur ? Il est vrai qu’à l’époque, on n’a guère vu d’islamistes dans les rues…Quoi qu’il en soit, les trois Femen risquent, elles aussi, six mois de prison.
Sauf si, là aussi, un procureur découvre de nouveaux chefs d’inculpation. « Atteinte à la sûreté de l’Etat », « terrorisme en bande organisée », pourquoi pas ? On le voit, tout cela dépasse de loin une question de tétons plus ou moins affichés.
En Tunisie, comme dans le reste du monde, les intégristes des religions monothéistes sont partis en guerre contre la liberté. Par la violence ou la protestation, selon les rapports de forces. Les femmes en sont les premières victimes, ce qui est déjà intolérable en soi.
Mais au-delà, c’est toute la démocratie que les « fous de Dieu » veulent abattre. Voilà pourquoi les affronter partout et ne jamais rien leur concéder devrait être le combat de tout être humain qui refuse la soumission, la terreur et l’obscurantisme.
La défense d’Amina n’est pas une affaire de Femen ni de féministes. C’est le nôtre. Quand aux Tunisiens eux-mêmes, ils seraient bien inspirés aussi de relire Pablo Neruda* :
« Il est une affaire sur terre/ Plus importante que Dieu : / Que personne ne crache du sang/ Pour que d’autres vivent mieux »
*In : « La Rose détachée et autres poèmes » Ed. Gallimard. 1982.
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