Ultra-orthodoxes : l’autre ennemi intérieur

Outre ses adversaires extérieurs, l’Etat juif  est confronté à de redoutables dangers intérieurs.  Entre autres, les colonies, ce cancer qui ronge la démocratie israélienne. Ou ces ultra-orthodoxes que révulse  l’idée d’être utiles au pays qui les nourrit

Comme de coutume, les rabbins ultra-orthodoxes ont fait dans l’excès : pour protester contre la loi qui oblige leurs fidèles à servir dans l’armée, ils avaient appelé pour ce dimanche 2 février à une « marche d’un million d’hommes »* à Jérusalem. Davantage que la totalité de la population haredi…

Cela a donc raté bien que, fait rarissime,  l’appel ait été lancé par l’ensemble de l’ultra-orthodoxie, ashkénazes comme sépharades. Et en dépit de la toute aussi exceptionnelle permission accordée aux femmes de participer à la manifestation,  (bien à l’écart des hommes s’entend).

Ils étaient néanmoins 300.000, chiffre respectable et qui montre bien à quel point les manifestants se sentent « persécutés ». Songez donc : l’Etat, aux crochets de qui ils (sur)vivent, a l’outrecuidance de leur demander d’être utiles à la société.

Non seulement, les « ennemis de Dieu » actuellement au pouvoir, veulent que les jeunes ultra-orthodoxes fassent leur service militaire (ou un service civil équivalent) mais en plus, qu’ils exercent une profession qui leur permettrait de nourrir leur famille.

Faute de quoi, les subsides accordés aux yeshivot (écoles talmudiques) seraient diminués et les récalcitrants menacés d’emprisonnement.  Dur pour des jeunes gens accoutumés à ne rien faire à part étudier et mettre leurs épouses enceintes.

Et qui a suscité chez leurs rabbins une sainte colère contre cette « atteinte à la liberté de culte ». Sauf que ces réformes n’ont rien à voir avec la religion et tout avec une particularité spécifiquement israélienne.

Jamais dans l’histoire juive, en quelque lieu que ce soit,  n’a été admise cette idée absurde que la société devait prendre à sa charge ceux qui désiraient étudier les livres saints. Certes, cela arrivait parfois mais il s’agissait alors de jeunes gens exceptionnellement doués.

Encore n’acceptaient-ils pas toujours. L’exemple le plus connu est celui de Maïmonide**, qui n’était pourtant pas le 1er étudiant venu et qui exerça toute sa vie la médecine pour ne pas être à la charge de sa communauté.

Ce n’est pas non plus le cas de nos jours dans aucun pays du monde. Partout, les haredim gagnent leur vie et étudient quand ils le peuvent.  C’était aussi le cas, lors de la création de l’Etat juif .

Même les sionistes religieux  ne supportent plus les ultra-orthodoxes

A cette époque, les ultra-orthodoxes exerçaient une profession et ne faisaient pas des bébés à tour de bras. En fait ils se mariaient  plus tard que les autres : pour convoler, ils devaient quitter la yeshiva et exercer une profession.

On est loin de cette folie de toute une classe d’âge consacrant sa vie uniquement à l’étude et vivant de mendicité ou du travail de leurs épouses Mais tout cela changea à mesure que les rabbins haredim  les plus conservateurs usaient et abusaient des avantages que leur avaient concédés les premiers dirigeants de l’Etat. 

Car, soucieux de la gratuité de l’enseignement, ceux-ci financèrent aussi les écoles ultra-orthodoxes.  Lesquelles pourtant se dispensaient de tout enseignement général : on n’y apprenait ni  les sciences ni les mathématiques ni les langues étrangères et moins encore les valeurs démocratiques.

Seules avaient droit de cité les matières religieuses. Ceux qui sortaient –et sortent encore- de ces écoles étaient donc tout à fait inaptes à trouver un emploi dans une société moderne. Et comme, ils étaient aussi exemptés de service militaire, ils n’avaient pas non plus cette 2ème chance que l’armée peut procurer.

Quel autre choix leur restait-il alors  sinon poursuivre leurs études religieuses ?  Par ailleurs, les mêmes rabbins ultra-conservateurs multiplièrent les pressions afin que leurs ouailles se marient de plus en plus jeunes. 

De fait, entre 1960 et 2011, l’âge du mariage des  hommes ultra-orthodoxes passa de 27  à 21 ans. Celui des filles passa de 22 à 18 ans, voire moins. Ces couples eurent des bébés plus tôt et en plus grand nombre.

Tout cela avec des hommes continuant à étudier, entretenus par leurs épouses ou l’Etat.  Une situation potentiellement catastrophique pour l’économie israélienne et de plus en intolérable pour la société.

Non seulement pour les laïcs ou le traditionnaliste mais aussi pour les « sionistes religieux », tout aussi croyants que les haredim, mais bien intégrés, eux, qui font l’armée et gagnent leur vie

Aussi, lorsqu’en janvier 2013, B Netanyahu forma une coalition excluant les ultra-orthodoxes, les sionistes religieux  de Naphtali Bennet et les laïcs menés par Yaïr Lapid s’accordèrent-ils facilement afin d’inciter les haredim à devenir des gens normaux. 

C’est cela que le député du parti ultra-orthodoxe Shass, Nessim Zeev appelle une « persécution religieuse».  Et qui a justifié la manifestation de ce dimanche. Et qui a amené une vingtaine d’épouses de députés haredim de tous à écrire à Sara Netanyahou.

Elles l’adjurent d’inciter son mari à renoncer à cette législation et se sentent aussi tenues de la mettre en garde : si B. Netanyahou persiste à « combattre la Torah » et à devenir  « le fossoyeur de la religion », il risque de porter à jamais « la marque de Caïn ».

Sans parler d’un « grand malheur » qui pourrait bien frapper le 1er Ministre.  Un grand malheur comme l’assassinat d’Itzhak Rabin ? Allons, allons, qui parle de cela ? Qui plus ce pauvre cinglé d’Igal Amir était un sioniste religieux, pas un haredi.

D’ailleurs, les bonnes femmes exagèrent toujours, n’importe quel ultra-orthodoxe vous le confirmera…

*Sans savoir –ou sans se soucier- de ce que cette idée d’un « Million Man March » vient du très antisémite leader de « Nation of Islam », Louis Farrakhan. Lui aussi avait échoué : sa manifestation du 16 octobre 1995 à Washington n’avait réuni « que » 400.000 personnes   **Moïse Maïmonide (1138-1204), rabbin, médecin, philosophe, chef de la communauté juive d’Egypte, maître en matière de loi juive, souvent considéré comme  un « 2ème Moïse » 

 

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