Un an après, la vie a repris ses droits Porte de Vincennes. Il y a même beaucoup de trafic sur l’avenue à double sens de circulation jouxtant le périphérique parisien, voitures, motos, le passage du tramway et des métros, le ballet des bus qui vont et viennent, des punks à chien qui, entre les voitures, jouent du diabolo.
Soudain, quelque part dans ce paysage urbain, banal, une tache indélébile : la vision de l’Hyper Cacher avec sa devanture bardée de barrières, protégée par des militaires armés et une haie de fleurs commémorative. Client de l’endroit, je l’avoue, je réfléchis à deux fois avant d’y revenir : a-t-on vraiment envie de faire ses courses dans un lieu dramatique à connotation politique ? C’est compliqué. Comme si de rien n’était, la supérette a quant à elle rouvert ses portes, changé de direction, repeint sa devanture. Il faut bien continuer à vivre. Et à se souvenir aussi…
Malgré lui, l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes est devenu un symbole tragique, celui de l’antisémitisme qui frappe la France à intervalles réguliers, déchire des existences, pousse des citoyens à fuir leur propre pays… Vendredi 9 janvier 2015, Amedy Coulibaly, déjà assassin d’une policière municipale à Montrouge, pénétrait lourdement armé dans le supermarché casher du sud de la capitale. Il n’avait rien laissé au hasard, connaissait bien les habitudes des Juifs, avait décidé de frapper quelques heures avant Shabbat. Avant l’attaque, on imagine l’ambiance légère. L’Hyper Cacher est habituellement fréquenté par tout type de clients, dont certains que l’on croirait sortis d’un spectacle de Michel Boujenah : leur faconde est authentique, agrémentée d’un fort accent. Coulibaly, lui, n’était pas venu pour profiter de l’atmosphère, il était en mission… D’emblée, le terroriste exécuta froidement trois personnes, Yohann Cohen (20 ans), Philippe Braham (45 ans) et François-Michel Saada (64 ans), le tout deux jours seulement après l’attaque de Charlie Hebdo. Aux abords de la place de la Nation, l’ambiance était lourde. Des centaines de voitures de police qui déboulaient en trombe, bientôt imitées par des camions de pompiers et des ambulances. Circulation impossible, les stations de métro interdites au public, un hélicoptère vint en renfort afin de survoler les lieux. Dix-sept personnes se trouvaient alors prises en otage à l’intérieur de l’Hyper Cacher. En plus de sa kalachnikov et de quatre autres pistolets, Coulibaly disposait de quinze bâtons d’explosifs. Selon un des otages, il « pérorait sur les Juifs et la Palestine » et menaçait de tout faire exploser. Le calvaire allait durer plusieurs heures. Un jeune homme de 21 ans, Yoav Hattab, fils du Grand Rabbin de Tunisie, périt d’une balle dans la tête, en tentant de s’emparer d’une arme enrayée ignorée par le terroriste islamiste. Dans la chambre froide de la supérette, Lassana Bathily, employé de l’Hyper Cacher de confession musulmane, réussit à cacher six personnes avant de s’échapper et de renseigner la police sur les conditions de la prise d’otage. Grâce à son acte de bravoure, il devint aussitôt un héros moderne. Bathily, maigre raison de garder espoir en ce vivre-ensemble à la française, douce chimère depuis longtemps emportée dans plusieurs tsunamis de haine.
A 17h12, le RAID et la BRI donnèrent finalement l’assaut. La scène était retransmise en direct à la télévision. Quatre policiers furent blessés en tentant de neutraliser Coulibaly. A 20 heures, le Président Hollande parla « d’acte antisémite effroyable ».
Un an après, que reste-t-il de tout cela ? Une France sous le choc de l’attaque du Bataclan, qui a enfin compris que lorsqu’on s’attaque à ses Juifs, c’est à la République qu’on en veut. Des Juifs apeurés. Une communauté désenchantée qui ne peut désormais vivre qu’à la condition d’être surprotégée. Une alyah toujours plus massive vers un Israël refuge, des familles entières de Français qui quittent leur lieu de naissance pour ne plus être ciblés par la haine islamiste. Et l’absence… Déchirante, la veuve de Philippe Braham au JT de France 2. Elle conserve dans une petite pochette les maigres effets de son mari assassiné : une médaille, une kippa et un smartphone à l’écran explosé. Dans la rue, elle n’appelle plus ses enfants par leurs prénoms de peur que l’on s’aperçoive qu’ils sont juifs…
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