Un antisémitisme sans idéologie ou la banalité absolue du Mal

L’enlèvement et le meurtre, après trois semaines de séquestration en banlieue parisienne, d’un jeune Juif de 23 ans, Ilan Halimi, marque incontestablement un saut qualitatif dans la vague d’actes antisémites qui secoue la France depuis le début de la seconde intifada. Cette fois en effet, un homme est mort, victime certes d’abord d’un acte crapuleux motivé par l’esprit de lucre mais dont l’antisémitisme n’était pas absent, au moins comme circonstance aggravante.

Tout est exceptionnel dans cette affaire : son déroulement, sa portée, les réactions de la communauté juive et de la classe politique. Exceptionnel au point que ceux qui avaient eu vent, par la rumeur du voisinage, de la disparition du jeune homme n’y avaient d’abord pas cru : trop gros, trop invraisemblable. C’était hélas exact et cet acte barbare se produisait au moment même où le gouvernement annonçait, au grand soulagement de la communauté juive, que les actes antisémites avaient chuté de 47 % en 2005.

Un nouveau type de délinquance dure

Que dire des faits eux-mêmes? Ilan Halimi, vendeur peu fortuné de téléphones portables, travaillait près de la place de la Nation, sur une artère devenue depuis quelques années le point de rassemblement de nombreux commerces juifs qui indisposent davantage les Français «de souche» que les habitants d’origine immigrée. Il a été victime d’un gang opérant d’une manière inusitée : les proies étaient «ferrées» par des jeunes femmes qui faisaient usage de leur séduction pour attirer les victimes dans un lieu où elles étaient l’objet d’une tentative d’enlèvement contre des rançons hors de proportion avec leurs moyens. C’est la nouveauté du mode opératoire, couplé à l’inconstance des ravisseurs dans leur gestion de la demande de rançon, qui a fait avancer la police à tâtons dans l’enquête, et non une quelconque négligence du mobile antisémite : l’affaire Halimi montre bien que la délinquance en France se fait plus «dure», les atteintes aux personnes étant de plus en plus fréquentes et de plus en plus graves. Dans l’état actuel de l’enquête, et pour couper court aux multiples rumeurs dont bruisse la communauté juive parisienne, on peut établir avec certitude plusieurs aspects du drame. Tout d’abord, le gang, basé à Bagneux en banlieue sud, est multi-ethnique et non totalement musulman : dirigé par un Ivoirien, il comprenait aussi bien des Maghrébins qu’un jeune d’origine portugaise et des Français «de souche». Ensuite, si le jeune homme a bien été victime de traitements très violents, s’apparentant à des tortures, l’autopsie a établi formellement qu’il n’a pas été mutilé. Enfin, malgré quelques documents saisis chez un comparse et dont le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, avait fait état, les personnes arrêtées ne sont pas des islamistes, mais des délinquants intellectuellement nuls et sans idées politiques. Ce qui, loin de rassurer, doit au contraire inquiéter davantage : pour ces jeunes en effet, le monde se divise en deux : les «riches», dont font partie tous les Juifs, et les autres, eux en l’occurrence. L’équation qui a tué Ilan Halimi n’est pas «Juifs = Israéliens = bourreaux des Palestiniens», c’est tout simplement celle du plus vieux préjugé antisémite de l’Histoire : Juif = argent. C’est bien pour l’argent que l’équipe dirigée par Youssouf Fofana avait organisé, sur une durée d’au moins trois ans, d’autres tentatives d’enlèvements et plusieurs chantages dont les victimes étaient en bonne partie mais non exclusivement juives, et qui n’étaient pas choisies avec une grande cohérence idéologique : si la mère d’Ilan travaille dans une grande institution communautaire qui peut passer pour «sioniste» (le Fonds Social Juif Unifié), l’ancien président de Médecins sans Frontières Rony Brauman, antisioniste déclaré, figurait aussi parmi les cibles. C’est en fonction de cet antisémitisme primaire, diffus, que certaines proies étaient aussi repérées dans un établissement de nuit huppé du quartier des Champs-Elysées connu pour accueillir de nombreux jeunes juifs. Et c’est un autre stéréotype, celui de la solidarité communautaire, qui a été activé lorsque les ravisseurs, constatant que la famille d’Ilan ne pouvait payer la rançon, lui ont demandé de faire se cotiser les fidèles des synagogues. Haine sociale envers le Juif aisé, intégré, supposé puissant : l’imaginaire des barbares qui ont tué Ilan est celui des banlieues de 2006, mais il ressemble sur bien des points à celui des campagnes françaises d’antan, et peut être d’aujourd’hui même. Dans la France actuelle, il n’est pas nécessaire d’être militant pour être antisémite, il suffit de humer l’air du temps.

Une mobilisation politique sans précédent

Malgré l’évidence donc, du caractère anti-juif de l’acte, au moins comme motivation secondaire, il a fallu du temps pour que la circonstance aggravante d’antisémitisme soit retenue par la justice à l’encontre des agresseurs. Alors que le procureur de Paris l’avait d’abord écartée au moment des premières arrestations dans la nuit du 16 au 17 février, le ministre de la Justice Pascal Clément annonçait lors du dîner annuel du CRIF, le 20 février, que le juge d’instruction chargé de l’affaire avait finalement pris en compte, la veille, la motivation anti-juive du meurtre. Le lendemain, le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy évoquait «l’antisémitisme par de l’amalgame» des ravisseurs, ajoutant qu’il avait été saisi, chez un des interpellés, des documents émanant d’une association pro-palestinienne islamiste et d’autres issus de la mouvance salafiste, bien qu’à l’heure qu’il est, la piste islamiste ait fait long feu, l’individu concerné n’étant qu’un comparse. Cafouillages au sommet donc, dans un premier temps, mais mobilisation immédiate de la «rue juive» : dès le moment de l’enterrement d’Ilan, le 17 février au matin, SMS et mails donnent rendez-vous pour une manifestation organisée en dehors des instances communautaires, et qui se déroule le dimanche après-midi, avec malheureusement quelques débordements racistes de la part de militants extrémistes chez qui le slogan «Vengeance pour Ilan» remplace très vite «Justice pour Ilan». La jonction entre la mobilisation des autorités de l’Etat et celle du CRIF comme des autres organisations juives se réalise en fait après le dîner du CRIF, auquel participent traditionnellement le Premier ministre et une bonne partie du gouvernement. Elle débouche sur un événement très inhabituel : la présence du Président de la République, Jacques Chirac, à la cérémonie qui est organisée par les Consistoires à la synagogue de la Victoire, le jeudi 23 février. Et lorsqu’une manifestation silencieuse se déroule dans la capitale française, le 26, à l’initiative du CRIF, des Consistoires, de la LICRA, de l’UEJF, de SOS-Racisme et du Bnai Brith, l’ensemble des formations politiques hormis l’extrême gauche, ainsi que toutes les organisations anti-racistes à l’exception du MRAP, sont présentes, rassemblées pour dénoncer ensemble l’antisémitisme.

A New York…

Quelque 500 personnes se sont retrouvées à New York pour une cérémonie organisée par la communauté juive américaine à la mémoire d’Ilan Halimi, jeune Français de confession juive assassiné près de Paris. Des Américains, mais aussi de nombreux Français, étaient venus au Jewish Center de Manhattan pour cette cérémonie, organisée en présence du consul de France François Delattre et destinée à exprimer la solidarité de la communauté juive de New York envers celle de France. (Le Soir, 3/03/2006)

A Bruxelles…

Jeudi 26 février 2006, 18 h, à l’appel des dirigeants des organisations juives de Belgique, une foule, déchirée par l’assassinat d’Ilan Halimi, se presse en la Grande Synagogue de la rue de la Régence. Emotion, indignation, soif de justice sont tangibles, lorsque le Grand Rabbin Albert Guigui prend la parole pour pleurer Ilan et stigmatiser le «Gang des Barbares» : Ilan, tu n’es plus seulement un fils… un frère… tu es l’enfant que tout un peuple a perdu… Nous sommes des milliers à exiger une punition exemplaire pour les meurtriers! Il lance cet appel à la vigilance : Nous sommes la ligne de front… La clé de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme réside dans le renforcement de l’enseignement aux jeunes… leur faire comprendre… Un cortège impressionnant, serré et digne se dirige ensuite vers la Place Poelaert et le Palais de Justice. Sur les marches sont déposées des bougies… Et c’est à la lueur de ces flammes que le Grand Rabbin s’entretient avec trois jeunes filles musulmanes, venues manifester leur sympathie.D. Baumerder

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