La 85e parade du Carnaval d’Alost refera sans aucun doute parler d’elle. Au sein du cortège, un char baptisé « char de la déportation des francophones », avec des figurants portant l’uniforme « SS-VA » pour dénoncer la politique de Bart De Wever et de son parti, la NVA. Provocation ou maladresse pour cet événement coutumier des clichés ?
Ce dimanche 10 février 2013, les chars et la population paraderont dans les rues d’Alost, comme ils le font chaque année, avec plus ou moins de goût. Dans notre article « Belgique : Mauvais goût à la flamande » (Regards n°685, avril 2009), nous dénoncions déjà cette façon nauséabonde de tourner la Shoah en farce, avec « des membres du jury déguisés en « Juifs ultra-orthodoxes » au nez crochu, arborant au revers l’étoile jaune et la « truite d’Hitler » sur le dos, aux chars animés par d’autres « Juifs ultra-orthodoxes » aux pieds plats démesurés, moustaches d’Hitler et hélicoptères de combat israéliens sur leurs schtreimel, en passant par les drapeaux nazis ornés de l’étoile de David (…) ». Ce qui n’a pas empêché l’événement, au cortège « le plus spectaculaire de Flandre », d’être inscrit en 2010 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO !
Pour sa 85e édition donc, le groupe Eftepie conduira un char destiné à « déporter les francophones », à côté duquel défileront neuf figurants arborant les uniformes « SS-VA » et portant des seaux remplis d’« oignons Zyklon », en référence au gaz Zyklon B utilisé par les nazis dans les camps de concentration. Leurs cibles : Bart De Wever, représenté en officier nazi, mais aussi Karim Van Overmeire, ancien membre du Vlaams Belang et échevin de la N-VA, ainsi que le bourgmestre de la ville, Christophe D’Haese.
Si le bourgmestre d’Alost a jugé que l’entreprise n’était « pas très originale ni de très bon goût », le président de la N-VA, qui tient généralement à se distancer de l’extrême droite, a estimé que « cela fait partie du contexte de carnaval de se moquer » et que ces personnes pouvaient donc faire ce qu’elles voulaient…
Le faux wagon nazi a toutefois suscité l’indignation des francophones et de la communauté juive. Le président du Forum der Joodse Organisaties, Elie Ringer, s’est dit « dégouté » : « L’humour a des limites, et un sujet aussi grave et douloureux que la Shoah ne peut être associé à des hommes politiques, quoi que l’on pense d’eux. Je considère que la ligne rouge a été franchie, c’est intolérable ». Quant au président du Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB), Maurice Sosnowski, il a déclaré à RTL-TVi qu’« on peut être outrancier sans être inutilement blessant. Ici, les victimes de la Shoah sont blessées et il est évident que c’est inadmissible ».
Selon l’association Eftepie à l’origine du char, « il s’agit de se moquer de la politique « d’une autre époque » du nouveau bourgmestre N-VA d’Alost, qui entend défendre à tous crins le caractère flamand de sa ville ». Outre l’inscription « pour la déportation des francophones » et les fils barbelés entourant le wagon, de la musique allemande sera diffusée dans le véhicule, à l’intérieur duquel se trouvera également une marionnette à l’effigie du Premier ministre Elio Di Rupo, revêtue d’un tee-shirt arc-en-ciel… Nouvelle allusion à Bart De Wever qui vient de faire interdire aux fonctionnaires d’Anvers de porter ce symbole de la culture gay, au nom de la « neutralité ».
Le vice-Premier ministre libéral Alexander De Croo a précisé pour sa part qu’il fallait se rendre sur place pour comprendre et que cela se passait « dans un dans un contexte où on a l’habitude de se moquer de tout et de tout le monde ». D’autres politiques francophones se sont toutefois offusqués, déclarant, tel le président du gouvernement régional wallon, Rudy Demotte, « qu’on fait allusion de manière scandaleuse à un drame de notre histoire et qu’il y a des choses dont on ne rit pas » ou encore, comme la ministre de l’Intérieur Joëlle Milquet, « qu’il ne faut jamais banaliser la Shoah et la déportation ».
Le bourgmestre d’Alost n’a toutefois pas l’intention d’interdire le char incriminé, qui défilera donc ce dimanche, avec un goût amer…
]]>